La production de Manu LARCENET oscille régulièrement entre intimisme primé et artisanat méconnu et va du bon à l’excellent. De « Dallas Cow Boy » chez les Rêveurs de Runes au Combat Ordinaire chez Dargaud, il a toujours su me toucher par sa sensibilité à fleur de peau ou son humour corrosif.
Pourtant une série me laisse dubitatif, malgré plusieurs lectures et débats animés : Chez Francisque (Fluide Glacial, 2 tomes sortis).
Chez Francisque c’est un bar dans lequel les poivrots sans cerveau se donnent rendez-vous pour s’asséner avec conviction leurs idées les plus débiles sorties de leur bêtise crasse.
Ici, les mots d’ordre sont « alcool, racisme et connerie humaine ». En 44 planches et autant de gags, les auteurs (Yan LINDINGRE et Manu LARCENET) mettent en scène leurs français de base, alcooliques, racistes, xénophobes et de mauvaise foi et dénoncent avec force de faux syllogismes et autres poncifs crasseux la bêtise quotidienne de ces piliers de bar.
»Ouais, super, et? » Ben c’est tout. « Mais alors c’est les Brèves de comptoir en bd ». Ben oui, mais non.
Parce que là où les brèves de comptoir n’étaient ni méchantes ni redondantes, ici on n’a droit qu’à un seul thème: le racisme crasseux des imbibés du dimanche, survêt’ et PMU inclus. Tout y passe: les arabes, les jeunes, les noirs, les bicots, les belges, les bougnoules, les pédés, les turques les femmes et les maghrébins. Et le pinard aussi: la bière, le ricard, le pastis, le raki, le blanc, le rouge.
C’est drôle au début (les 3 ou 4 premiers gags), marrant ensuite (le 5e) et franchement lourd de redondance jusqu’à la fin.
Alors je m’interroge. Oui, je me questionne. Parce que quand même, on parle de Manu LARCENET.
Est-ce de la bd? formellement oui: c’est un livre (grand fomat d’ailleurs), avec des pages, des cases, des personnages, des phylactères, des gags. Mais foncièrement où veulent-ils en venir? Certes, vu le niveau de leurs personnages, pas besoin de long discours ou de démonstration appuyée, la bêtise se suffit à elle-même.
Alors quoi? Quel est le but?
Faire rire le lecteur? ben ça a raté avec moi, trop lourd, trop répétitif, limite monomaniaque.
Un bilan social? On le sait très bien que les bars sont remplis de cons, aux esprits étriqués qui ne voient pas plus loin que le fond de leur verre. Pourquoi insister autant?
Un engagement politique? Oui, on sait aussi que ces même cons votent (sur le chemin du bistrot) et pas forcément ce qu’il y a de mieux. De toute façon, ces mêmes cons ne liront jamais l’album (enfin, ceux qui savent lire): au mieux ils vont reconnaître « le gros Marcel qu’a fait l’Algérie », au pire ils vont le prendre au 1er degré.
Vraiment, j’ai été déçu par ces albums. Ou alors, je cherche trop parce que trop habitué à ce que Manu parle tout bas à ma conscience sur fond de légèreté (lisez et faites lire le Combat ordinaire et le retour à la terre), parce que je ne m’attendais pas à ce brusque changement de registre (retour aux sources? Il a commencé et avec talent chez Fluide Glacial).
Pedro le Coati, Bill Baroud, Nik Oumouk et consorts, c’était ni fin ni léger mais carrément drôle. Chez Francisque, ça me laisse dubitatif, même en le relisant au premier degré.
D’aucuns me répondront que les planches étaient à l’origine publiées dans le magazine Fluide Glacial et qu’elles étaient destinées à être lues une par une. Certes. Mais du coup leur accumulation file rapidement l’indigestion et le recueil perd tout son intérêt.
Qu’on m’explique.
PS: Cher Manu: non, s’il te plaît ne me fustige pas du regard. Qu’on soit bien clair: j’adore ton travail et j’achète tes albums sur ton nom (la preuve). Je t’aime.
Je ne suis qu’un pauvre lecteur de bd qui adore ce que tu fais, ni plus intelligent ni plus con qu’un autre. Je ne fais partie d’aucune intelligentsia pseudo culturelle ou intellectuelle, je ne suis pas un de ces « théoricien » que tu fustiges loin s’en faut (je ne lis pas Télérama et encore moins Beaux arts).
Juste que là, je vois pas. Et s’il n’y a rien à voir, ben je comprends pas. Et s’il n’y a rien à comprendre, ben j’ai pas trouvé ça drôle. Désolé.
Il n’en reste pas moins que tu es pour moi un grand artiste et un homme de goût et … que je t’aime quand même et je continuerai à te lire avec délectation.
J’ai mon petit avis sur la raison d’être de « Chez Francisque »: est-ce que ce ne serait pas un conflit sociologique entre une élite CSP+ et la « France moisie » décriée pas Mr Sollers? On se fout de la gueule du bas peuple et de son prétendu racisme ordinaire.
[...] Enfin LINDINGRE et LARCENET ont reçu le premier prix Schlingo pour leur série Chez Francisque. Certains ont réussi à y trouver un intérêt. Nous, on cherche encore. [...]