BD Franco-Belge

Le journal d’un ingénu

Informations complémentaires

  • Titre de la série : Spirou
  • Dessinateur : Emile Bravo
  • Editeur : Dupuis
  • Nombre de planches : 63
  • ISBN : 978-2-8001-4052-0

Copyright Emile Bravo / Dupuis 2008Depuis Machine qui rêve de Tome et Janry, le destin de Spirou a été confié à des auteurs différents pour chaque album. Yoann, Vehlmann, Frank le Gall, Tarrin et Yann ont ainsi pu récemment nous livrer leur vision du personnage et de ses amis. Le point de vue adopté par Emile Bravo est cependant radical, puisqu’il a décidé de faire un retour aux origines même du personnage. On retrouve ainsi un Spirou adolescent, lorsqu’il était groom au Moustic Hôtel.

Le pari était audacieux : un tel parti pris pouvait en effet se révéler n’être que le support d’une énième aventure de Spirou avec ses défauts et ses qualités, mais dont la seule différence avec les autres serait l’âge du personnage et l’environnement dans lequel il évolue.

Emile Bravo a évité cet écueil avec brio et a accompli un travail somme toute titanesque : il remet à plat les fondations du mythe Spirou, en revisitant non seulement le personnage principal, mais également deux de ses acolytes habituels, Fantasio et Spip. C’est quelque part l’album que tout lecteur de Spirou attendait un jour, sans vraiment l’espérer. Tome et Janry avaient pris le parti de raconter l’enfance de Spirou sous une forme humoristique ; Emile Bravo campe ici un personnage beaucoup plus réaliste, donc dans un espace temps radicalement différent. L’indice le plus simple en est que Spirou est ici pupille de l’Etat belge, alors que dans les aventures du petit Spirou, on voit souvent ses parents et son grand-père apparaître.

Emile Bravo a donc décidé de camper un Spirou réaliste. A cela devait s’ajouter un cadre non moins réaliste ; c’est le cas avec la Belgique à la veille de la seconde guerre mondiale. Spirou est donc ce jeune orphelin, pupille de la Nation, qui travaille comme groom au Moustic Hôtel. Sa gentillesse le fait apprécier des gamins du quartier, pour lesquels il est une sorte de mentor, mais aussi du personnel de l’hôtel, à part Entresol, le portier.

Dans cette nouvelle genèse du personnage, il fallait aussi revisiter ses compagnons. On ne dira rien ici de Spip, pour ne pas déflorer l’excellente explication d’Emile Bravo sur ses monologues intérieurs et qui donnent du coup à ce personnage une toute autre dimension que celle du traditionnel compagnon animal « parlant » à la Walt Disney. Il fallait penser à cette astuce scénaristique et on assiste là à un coup de maître.

Fantasio n’échappe pas à la relecture d’Emile Bravo. Il est ici dépeint comme un journaliste inconséquent, amateur de ragots et de potins de stars, totalement inconscient de la géopolitique pourtant tragique de l’époque. Sur la trace d’un couple de stars descendus au Moustic Hôtel, sa maladresse déjà très marquée aura des conséquences aussi inattendues que funestes sur le monde tout entier. C’est dans ce cadre qu’il va faire ainsi la connaissance de Spirou et se lier d’amitié avec lui, même si ce dernier ne voit au départ en lui qu’un fouineur qui peut compromettre la tranquillité de l’hôtel où il travaille.

Mais le personnage qui subit la révision la plus profonde est sans conteste Spirou lui-même. On assiste dans cet album à la genèse du personnage tel qu’on le connaît dans tous les albums précédents. Il n’est encore ici qu’un adolescent pauvre, fondamentalement gentil et serviable, mais naïf et peu au fait du monde qui l’entoure. Ses yeux vont s’ouvrir, de manière tragique, sur la géopolitique de l’époque, puisque son hôtel va être le siège de tractations secrètes entre les représentants du gouvernement polonais et l’envoyé du régime nazi, à propos des revendications allemandes en Pologne. La couverture elle-même traduit celle actualité brûlante, de manière assez subtile.

Ces évènements vont le projeter, à son insu, dans le « vrai » monde, hors de ce cadre en définitive assez protégé qu’est le Moustic Hôtel. Mais le changement le plus radical qui va s’opérer en lui est sa rencontre avec Kassandra, qui va se révéler être plus qu’une simple femme de chambre et qui va lui donner l’occasion de vivre ses premiers émois amoureux. Sans rentrer dans les détails de l’importance scénaristique de ce personnage dans cet album, c’est aussi l’élément fondateur de l’attitude de Spirou, l’explication de sa « chasteté » apparente dans tous les albums qui ont précédé celui-ci. C’est finalement cet amour adolescent qui fait que Spirou n’osera jamais s’engager auprès d’une femme. Tome et Janry étaient revenus sur cette question dans leurs derniers albums, dès Vito la déveine, mais en fait surtout dans Luna Fatale et Machine qui rêve. Kassandra est donc la clé du rapport de Spirou avec les femmes, un premier amour partagé mais à la fin tragique.

Emile Bravo réinvente donc le personnage de Spirou quasiment de A à Z, mais toujours dans le respect de tout ce qu’ont pu apporter les albums précédents. Il innove sans rompre avec le passé, il apporte des réponses aux interrogations des lecteurs, sans jamais trahir l’essence même de Spirou. Quelque part, on se dit que cet album ne pouvait venir que maintenant, pour apporter un éclairage rétrospectif sur la carrière d’aventurier de Spirou et Fantasio. Emile Bravo en joue d’ailleurs à la fin de son album, quand Fantasio déclare à Spirou qu’après la guerre ils deviendront des reporters mondialement connus.

Le trait d’Emile Bravo est également parfaitement adapté à son propos, puisqu’il renoue avec un graphisme très « années trente », dans l’esprit des créateurs du mythe que sont Rob-Vel et Jijé. C’est sans doute un hommage, mais c’est aussi un trait suffisamment personnel pour que tout l’album ait sa propre personnalité. Le choix des couleurs, un peu passées, est aussi extrêmement judicieux, renforçant ainsi l’impression de se retrouver devant en fait un fac-similé d’une aventure de Spirou et Fantasio qu’on aurait miraculeusement retrouvée dans des archives oubliées ou dans un obscur grenier.

Spirou – Le journal d’un ingénu est donc un album exceptionnel, comme il en sort peu par an. Emile Bravo s’est livré à un immense travail de refondation et de redéfinition du personnage, avec un grand brio. Il est de fait tout à fait mérité qu’il ait reçu le prix des libraires de l’association CanalBD. Que vous soyez fan de Spirou ou non, il serait dommage que vous passiez à côté d’une telle œuvre !

Discussion

Un commentaire pour “Le journal d’un ingénu”

  1. [...] Spirou, le journal d’un ingénu de Emile Bravo chez Dupuis (on vous avait dit que c’était de la bonne bd, non?) [...]

    Posté par Kroniks | Palmarès d’Angoulème 2009 | 3 février 2009, 21:08

Poster un commentaire