Assez méconnue en Europe, la BD canadienne francophone a pourtant des représentants de grande classe. Parmi ceux ayant été édités en France, on connaissait déjà Guy Delisle, dont le Chroniques Birmanes a d’ailleurs été chroniqué récemment ici-même par l’ami Cruchot, ou encore Michel Falardeau avec sa série Mertownville, dont on vous reparlera sans doute prochainement.
Francis Desharnais est un auteur canadien touche-à-tout puisque en plus de la BD il réalise des courts-métrages d’animation. Dans Burquette, il prend un pari osé : faire rire et réfléchir sur la burqa, ce voile musulman intégral, sans tomber dans la caricature facile ou l’intolérance. Alberte, 14 ans, est ainsi contrainte par son père, militant gauchiste, de porter une burqa pendant un an, « pour la conscientiser ». La mère d’Alberte n’a pas son mot à dire, puisque de toutes façons c’est son ex-mari qui a la garde exclusive de sa fille.
Le sujet était dangereux. Mal maîtrisé, il pouvait véhiculer des idées plus que nauséabondes, ou au moins maladroitement exprimées et purement revendicatrices. Francis Desharnais évite cependant ce piège avec brio : il ne se focalise pas sur la burqa elle-même, bien qu’elle soit constamment au centre de la narration, mais sur tous les à-côté ; le regard des amis d’Alberte change ainsi, son ex ne lui parle plus, sa prof d’histoire se révolte contre ce traitement, etc… C’est donc en fait, sous couvert de la burqa (ha ha), toute la société canadienne qui est passée ainsi au scanner. La vie quotidienne, les relations amoureuses, la religion, la télé-réalité, tout y passe avec son bal d’hypocrites, de petites victoires et de grandes défaites pour Alberte. Finalement, ce sont parfois les étrangers les moins intolérants, comme les voisins algériens d’Albert et on père, qui disent qu’ils n’ont pas fui les barbus pour les retrouver au Canada. Leur neveu kabyle Kader ne laissera d’ailleurs pas Alberte indifférente.
Au-delà de tout ça, c’est aussi le portrait en définitive terrifiant d’un père complètement névrosé, frustré de ne pas avoir atteint le niveau de militantisme et de reconnaissance auquel il croit avoir le droit et qui reporte le tout sur sa fille, en essayant de l’éduquer pour qu’un peu de sa notoriété future lui retombe dessus. En négatif, c’est le portrait d’une ado de son époque, un peu larguée parfois mais pas bête, qui n’a qu’une hâte c’est d’échapper à l’emprise de son père et de retrouver sa mère. L’attitude du père, jusqu’au-boutiste, frise parfois la psychopathie et on se prend parfois à trembler pour Alberte, malgré l’humour omniprésent.
Car Francis Desharnais manipule constamment un humour multifacettes, parfois simple et direct, parfois noir et grinçant. Ce cocktail, qui laisse le lecteur « entre deux chaises », est en fait le parfait dosage pour provoquer la réflexion en plus du rire, en face des situations bien souvent cocasses. Le trait de Francis Desharnais, dépouillé, presque un croquis permanent, permet lui aussi de relativiser le tout, pour ne pas le faire tomber dans la lourdeur et le pathos. L’agencement en strips parfois d’une case, parfois de pages, renforce aussi le côté dessin de presse, qui permet de ne pas s’ennuyer et d’enchaîner les séquences naturellement.
Enfin, pour nous autres français, cet album a un petit parfum d’exotisme puisque le français utilisé est ici celui, si chantant et si imagé, de la Belle Province. Ainsi, Alberte demande à son père pourquoi il « cruisait » une de ses copines de classe dans une discothèque.
En résumé, Burquette est une sorte d’OVNI bédéïstique, à la croisée de nombreux genres littéraires et qui réussit une alchimie passionnante entre plusieurs manières de traiter une même question. Certainement un de mes coups de cœur de l’été, cet album a aussi été pour moi l’occasion de découvrir une maison d’édition québécoise dont je suivrai à l’avenir le catalogue avec attention !
Bonjour,
je prends enfin le temps de vous écrire un brin. Pour vous remercier de cette chronique d’abord, mais aussi pour revenir sur le côté «exotique» de ma b.d. J’ai tenté de tenir un français des plus accessible tout au long des strips qui composent «Burquette». Le seul moment ou la question du langage a vraiment été abordé avec mon éditeur était justement sur l’utilisation du mot «cruiser». Au départ, j’avais écrit «draguer», mais avec un petit pincement au coeur. En effet, au Québec, le terme «draguer» est très associé a la France et ne correspond pas tellement à notre réalité, contrairement à «cruiser» qui indique plus précisément que l’on parle d’une tentative de séduction. Mon éditeur m’a suggéré de rester plus près de l’expression québécoise dans ce cas-ci, et j’en étais bien content. En dehors de ce seul mot le reste de la b.d. est dans un français accessible à tous.
La chronique met aussi beaucoup l’accent sur le côté «canadien» des différentes situations. Il est vrai que j’ai tenu à implanter l’action dans ma ville (Québec). Par contre, je ne la nomme jamais et en dehors de certains décors, il n’est pas si évident que cela se déroule en Amérique du Nord. Je serais donc curieux de savoir ce qui vous a apparu si «canadien» dans cette b.d. Mais surtout, j’aimerais savoir si selon vous les situations décrites sont réalisées de façon à ce qu’un lecteur belge ou français n’y retrouve rien qui puisse le rattacher à sa réalité ?
Ceci dit, ces quelques points n’ont nullement entaché mon plaisir à lire votre article et à consulter votre site.
Longue vie à Kroniks!
francis desharnais
p.s.: Pour une bande dessinée qui soit vraiment «exotique», voire carrément dépaysante, je vous recommande «l’Île-aux-ours» de Pierre Bouchard, publié par Mécanique Générale. Autant le langage, le dessin et les décors sont empreint d’une authenticité toute québécoise.
Cher Francis,
Merci beaucoup pour votre commentaire détaillé. Je suis désolé du temps qu’il m’a fallu pour y répondre, bien involontairement.
Ce que j’exprime dans cette chronique est en fait plutôt au niveau du « ressenti » que de l’objectivité pure et simple. En fait, lorsque j’ai acheté votre album chez mon libraire préféré, je ne savais pas que vous étiez québécois. C’est au fur et à mesure de la lecture que cette conclusion s’est imposée à moi, définitivement confirmée par le verbe « cruiser » que vous faites justement remarquer. Rien de véritablement saillant, cependant, encore une fois c’est une impression générale.
Je vais sans doute me faire lyncher par d’autres lecteurs/auteurs, mais je crois que c’est aussi le thème que vous abordez et la manière de le faire qui m’ont fait penser que vous n’étiez pas européen. Dans la BD franco-belge, je n’ai pour le moment jamais rencontré ce thème du voile musulman et des conséquences qu’il peut avoir (mais je ne prétends pas tout connaitre, bien sûr !) Vous avez une liberté de ton qui, sur ce sujet précis, me semble en effet absent de la production franco-belge. C’est aussi une des raisons qui m’ont fait tant apprécier votre album. C’est donc aussi cela qui m’a fait ressentir le côté « canadien » de Burquette.
Cela n’empêche pas que votre album est tout à fait compréhensible, dans son expression et dans les thèmes qu’il aborde, par des lecteurs européens francophones, qui y retrouveront des situations qu’ils peuvent rencontrer ou ont déjà rencontrer. Il est vrai que ma chronique fait peut-être un peu trop porter l’accent sur le côté « canadien » de votre oeuvre. Telle n’était pas mon intention.
Merci pour la suggestion de lecture et à bientôt de vous lire à nouveau !