On le sait, le manga s’est taillé une place de choix dans le paysage bédéistique français, à tel point que certains ont eu peur au début qu’il ne supplante définitivement son rival franco-belge. Quelques années plus tard, on peut constater qu’il n’en a fort heureusement rien été et que le manga est simplement venu diversifier l’offre proposée aux lecteurs.
Au Japon, en revanche, la Bande Dessinée reste encore très largement méconnue du grand public. Rares sont les albums européens ou les auteurs à avoir percé en milieu nippon, à l’exception peut-être de Frédéric Boilet, il est vrai déjà installé au Japon depuis de nombreuses années et qui n’a eu de cesse de le mettre en scène dans ses différents albums (Tôkyô est mon jardin, L’Epinard de Yukiko, Mariko parade, etc…).
A cela sans doute plusieurs raisons. La première est certainement la différence technique fondamentale qui existe entre BD et manga : aux 46 planches couleur publiées au mieux une fois l’an s’opposent les centaines de planches noir et blanc que les auteurs nippons sont obligés de remettre aux magazines de prépublication pour espérer un jour une édition en album. Le prix également, qui fait du manga un objet de consommation courante, qu’on lit puis qu’on revend ou qu’on abandonne dans un métro ou qu’on recycle.
Peut-être cela est-il en train de changer, cependant, comme l’image du manga a évolué en France ces dernières années. Un certain nombre d’albums franco-belges sont traduits et édités en japonais (Blacksad, Persépolis, Petit vampire, l’Ascension du Haut Mal…), sans parler de certaines collaborations artistiques franco-japonaises, comme par exemple avec Katsuya Terada. On peut noter également la tenue d’une exposition sur la Bande Dessinée au Musée International du Manga de Kyôto : http://www.kyotomm.com/2008/09/bande_dessinee.php
Le pari est ambitieux, mais ce magazine semble s’être donné les moyens d’y parvenir
Et puis il y a Euromanga. Toute jeune parution, puisque ce numéro 1 date de septembre 2008, elle a pour ambition affichée de faire découvrir et mieux comprendre la bande dessinée occidentale au public japonais. Le pari est ambitieux, mais ce magazine semble s’être donné les moyens d’y parvenir : il s’ouvre en effet sur quatre pages richement illustrées expliquant au public japonais ce qu’est la bande dessinée en essayant de faire comprendre la diversité, la richesse que recouvre ce terme (les références sont multiples, entre BD de grandes maisons d’édition et éditeurs indépendants), mais aussi les différences de pratique culturelle entre français et japonais ; le petit strip « BD attitude » réalisé par le duo Torta/Cardona (Sentaï School entre autres) en est la plus éclatante manifestation.
Euromanga est aussi un magazine de prépublication, car il ne sert à rien de théoriser la BD sans la montrer. Les choix éditoriaux sont intéressants car variés : Skydoll (Barbucci/Canepa), Rapaces (Marini/Dufaux), Blacksad (Guarnido/Canales) et le Bibendum Céleste (de Crécy) ouvrent ce premier numéro, accompagnés d’une interview de Nicolas de Crécy, d’un portait de Canepa et Barbucci et que quelques dessins tirés d’une rencontre franco-japonaise qui a eu lieu à l’île de la Réunion. Bref, un bien beau programme !
D’autant que techniquement, Euromanga met la barre très haut : format BD mais reliure souple, papier de très bonne qualité, planches traitées avec respect et traduction qui va bien. Évidemment, tout cela a un prix, 1500 yens (un peu moins de 10€ selon les cours de la bourse qui fluctuent comme on sait) ce qui est bien plus cher qu’un magazine de prépublication japonais, et une parution bi-annuelle, puisque le numéro 2 est attendu pour le mois de mars 2009. Mais l’objectif n’est clairement pas de concurrencer Shônen Jump ou autres monstres éditoriaux hebdomadaire… Le défi est énorme, mais Euromanga s’annonce prometteur. Une initiative à suivre, sans aucun doute !
[...] de la sortie dans les librairies japonaises du premier numéro d’Euromanga, dont nous avons déjà parlé ici, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Frédéric Toutlemonde, son fondateur. Merci à lui [...]