
Copyright Ishida-Aritou / Asuka 2004
Bievenue au parc d’Ikebukuro ouest, Ikebukuro West gate Park ou encore IWGP pour les initiés. On y drague, on y trafique, c’est à deux pas des love-hôtels et des bars à fille, ça sent l’échec, la came et les bandes de jeunes qui se bastonnent, les vieux qui viennent se payer une fille, les filles qui se vendent à des vieux pour se payer des trucs de marque. Bref, c’est l’envers (l’enfer ?) de ce Tôkyô de carte postale qu’on voit généralement.
C’est également le domaine de Makoto Majima. Lui, il ne fait rien de spécial, il a arrêté le lycée, il aide juste sa mère à tenir un petit magasin de fruits et légumes qui surfacture ses produits aux boîtes du coin, qui ne se privent pas d’en faire autant avec leurs clients. Il demande rien à personne, il sait pas trop ce qu’il veut, ce qu’il fera dans le futur, mais ce n’est pas un crétin pour autant. Avec pour ami le chef des chefs de bande de jeunes du coin, les G-boys, Makoto est quand même un gamin de la rue, qui sait se débrouiller, qui sait ce qui se passe dans son environnement.
Il passe ses journées entre le magasin de sa mère et le IWGP, point nodal du quartier, où l’on vient voir et se faire voir, et tenter de trouver quelqu’un avec qui aller visiter un des love-hôtels du coin. Makoto, son truc, c’est plutôt observer, prendre le pouls de son quartier, pendant que ses amis draguent. Quand un jour, Rika et son amie Hikaru lui « tombent » dessus, les choses s’accélèrent : Hikaru s’entiche visiblement de lui, petite fille de bonne famille qui ne sait pas comment se faire des amis sans les acheter avec des cadeaux de marque ; Rika, elle, la fille bronzée et maquillée comme un camion volé, voudrait lui parler d’un truc, mais elle meurt, victime de l’Etrangleur. Makoto met alors en branle son réseau d’amitiés et lance la chasse à l’homme, pour un résultat qui finalement n’est pas ce qu’il pensait être…
IWGP, c’est ça : l’envers du décor du Japon qui nous paraît si lisse, vu de loin. Comme partout, il y a des paumés, des prédateurs sexuels, des ratés, des drogués. On navigue entre survie et réussite, on cultive son réseau de connaissances, d’amitiés et aussi de services qu’on vous doit. On essaie de ne pas se faire prendre dans quelque chose de trop gros pour soi.
IWGP, c’est la collection d’instants, d’évènements : Rika et Hikaru, l’enlèvement de Princesse, la fille du boss yakuza du coin, Chiaki et son amant iranien Kassif poursuivi par des dealers… C’est un recueil de nouvelles avec comme dénominateur commun Makoto Majima. Une mosaïque de caractères, de personnalités. C’est aussi l’affection qu’on peut porter à son quartier, malgré tous ses défauts et son style craignos, et l’envie de le protéger.

Copyright Ishida-Aritou / Asuka 2005
Au scénario, c’est Ira Ishida qui s’y colle : ça tombe bien, c’est lui qui a écrit le roman dont le manga s’inspire ! Peu de risques donc de trahir son travail initial. Au dessin, Sena Aritou, dans un style résolument manga, mais qui paradoxalement était sans doute le meilleur choix pour cette œuvre : avec ses personnages un peu dégingandés, façon Cowboy Bebop, ses filles kawaii mais chez qui on sent la fissure intérieure au premier coup d’œil, on rentre tout de suite dans l’œuvre. Le dynamisme de la narration est bien servi par celui du dessin : pas de temps mort, pas de fioriture inutile. On est pris dans le mouvement dès la première page et on ne peut lâcher avant la fin du 4e tome.
IWGP est un manga attachant, car il raconte justement ce quotidien de débrouille, de galères mais aussi de joies qui existe aussi bien au Japon qu’ailleurs dans le monde. C’est pour ça sans doute qu’il peut, comme le roman le fait d’ailleurs, toucher son public aussi facilement. On peut tous s’identifier à Makoto ou à ses amis car ils ne sont pas les caractères monolithiques qu’on rencontre trop souvent dans la BD en général. Ils doutent, se trompent, ont des intuitions, des faiblesses, bref, Makoto, c’est vous, c’est moi, c’est quelqu’un qu’on connait et qu’on peut comprendre.
IWGP est une œuvre, forte, entière et beaucoup moins superficielle qu’on pourrait le croire de prime abord. Elle est à réserver à un public averti en raison d’es thèmes qu’elle aborde, mais elle ne vire jamais dans le voyeurisme ou la complaisance. Tous les détails ont ici leur justification scénaristique. D’ailleurs, si le manga vous plait, jetez-vous également sur le roman, disponible en français chez Piquier poche pour un prix modique. Une adaptation en « drama » (feuilleton télévisé japonais avec des acteurs) existe également, mais je suis moins fan…
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