A l’occasion de la sortie du tome 11 de Gunnm Last Order, il m’a semblé intéressant de faire un petit bilan de cette série plutôt atypique dans le monde du manga. Que ce soit bien clair : Gunnm n’est pas à mettre entre toutes les mains, de par son niveau de violence. Ça charcute, ça étripe, ça démembre à tour de bras. Mais ce n’est jamais gratuit, c’est toujours au service d’une narration adulte et assumée comme telle.
Gunnm est en effet une saga complexe, qui se divise en fait entre Gunnm (1ère époque) et Gunnm Last Order sa continuation. Yukito Kishiro a d’abord mis un terme à sa saga au tome 9, offrant une conclusion cohérente bien qu’un peu expédiée à l’histoire de Gally. Quelques années plus tard, il décide cependant de relancer Gunnm sous la forme Last Order en revenant un peu en arrière dans Gunnm pour prendre un embranchement scénaristique non exploité originellement et le développer plus avant. « Créature » bicéphale, Gunnm mérite donc qu’on s’y attarde un peu.
Gunnm, publié par Glénat entre 1995 et 1998, fait partie des « pionniers » du manga en France, au même titre que Akira, Ranma ½ ou Dragon Ball, sortis autour de ces années-là. Elle nous propose de suivre l’histoire de Gally, bio-androïde récupéré dans une décharge par un cybernéticien de génie, Daisuke Ido. Le monde dans lequel se réveille Gally est loin d’être idyllique, même si elle est entourée de l’affection de Ido et de ses amis : la Décharge, résultante d’un univers post-apocalyptique, est un univers de violence où la vie ne vaut pas grand-chose. Elle est surplombée par Zalem, la mystérieuse citée suspendue à laquelle personne n’a accès et qui est férocement gardée par des robots. Gally, qui est amnésique, va rapidement perdre son innocence en cherchant à savoir d’où viennent les membres cybernétiques que Ido lui greffe pour lui rendre son autonomie. Elle va découvrir qu’Ido est un « hunter », un de ces chasseurs de prime qui tiennent lieu de police dans la décharge. C’est la fin de son cocon protecteur et le début de sa quête d’identité car elle s’aperçoit très vite qu’elle se souvient de techniques de combat dévastatrices…
Inutile d’en dire plus à ce stade si vous n’avez pas encore lu Gunnm, je m’en voudrais de gâcher le plaisir de la découverte tel que je l’ai eu une belle journée de 1995, en dévorant avidement le premier volume de cette saga. Car oui, tous les éléments d’une saga sont réunis : action à 200 à l’heure (ah, les scènes du Motorball !), grands sentiments (Gally et Yugo par exemple), trahisons, incompréhensions, retrouvailles, réflexions sur la nature humaine… Le récit est mené de main de maître, Yukito Kishiro nous fait dévorer les pages tant l’histoire est captivante. On a vraiment envie de savoir si Gally parviendra à faire la lumière sur son passé et ce que cache cette cité de Zalem… Non seulement l’histoire est captivante, mais le dessin est magistral : tous les personnages ont une vraie « gueule » et les scènes d’action sont plus que dynamiques, sans que Yukito Kishiro ne perde jamais le fil conducteur de son histoire.
Gunn Last Order retourne dans le passé d’environ un demi-tome par rapport à Gunnm. L’histoire de Gally s’en trouve totalement modifiée et relancée, puisque maintenant elle a accès à Zalem, qui est plus complexe que ce qu’on aurait pu penser. Là haut non plus, tout n’est pas rose. Gally poursuit son chemin et les révélations sur son passé s’accumulent. Elle fait de nouvelles rencontres et progresse encore dans ses techniques. Elle découvre qu’il y a un univers au-delà de la Terre et que maintenant les enjeux sont bien plus grands.
Last Order ouvre donc sur des perspectives bien plus vastes. Le dessin de Yukito Kishiro a encore gagné en maturité et c’est un véritable régal pour les yeux. La narration est toujours aussi soutenue et on ne s’ennuie pas une seule seconde, avec des pages d’anthologie sur la jeunesse martienne de Gally (oups ! Spoiler ! Désolé !) ou l’histoire de Sangwiss et de l’Humanité pendant l’hiver nucléaire qui s’est abattu sur terre. Seul point noir à mon sens : le tournoi du ZOTT, qui dure depuis déjà quelques tomes. Yukito Kishiro tombe là dans le travers des mangas de baston : les tournois interminables, tout à fait dans la lignée de Dragon Ball. Certes, tout cela est mis en scène de main de maître, mais quelque part cela ne « cadre pas » tellement avec l’univers de Gunnm, où Yukito Kishiro avait su éviter l’écueil en allant à l’essentiel. Pour moi, les pages de Gunnm sur le Motorball ou encore sur Den, Zapan ou Makaku sont infiniment supérieures à ce tournoi du ZOTT où il ne manque rien de l’ambiance « dragonballesque » : le commentateur qui détaille les techniques, les adversaires toujours plus puissants et toujours plus improbables, etc… Fort heureusement, la narration annexe (Gally et la Fata Morgana, Sangwiss) est toujours aussi intense et prenante, mais on en vient à souhaiter que le tournoi du ZOTT se termine bientôt et qu’on passe enfin à autre chose…
Cependant, au vu de l’œuvre dans sa globalité, ce n’est qu’un petit défaut (peut-être soufflé par son éditeur nippon puisque ce genre de tournoi a toujours attiré beaucoup de lecteurs) qui ne gâche pas l’immense plaisir de la lecture. Si vous ne connaissez pas encore Gunnm et Last Order, ruez-vous dessus mais en prenant soin de commencer par Gunmm pour ne pas gâcher votre plaisir.
tout d’abord superbe description de la création de Yukito Kishiro.
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Personnellement je trouve que ce manga accroche dès sa première lecture :p , mon petit regret viens du faite que l’éditeur nous le fait lire dans le sens de lecture français ce que je trouve a peu dommage mais n’enlève rien a l’œuvre
Yantec> en effet, on peut toujours regretter que l’édition se soit faite dans le sens de lecture occidental. Mais il faut bien se souvenir qu’à l’époque de la parution de Gunnm (1995), AUCUN des rares mangas édités en France ne l’était dans le sens de lecture original. A l’époque, les éditeurs avaient sans doute peur que cela rebute ou déconcerte les lecteurs et donc que cela se vende mal.
Il est vrai qu’à l’occasion de Gunnm Last Order, ils auraient pu passer à la publication en sens original, mais sans doute ont-ils voulu garder une « cohérence » visuelle pour les lecteurs fidèles depuis Gunnm 1…
En tout cas, comme tu le dis, cela n’enlève rien à l’oeuvre !
jadore trop ce manga
Joli présentation d’un de mes mangas préférés. La saga Gunnm est un des chefs d’oeuvre du manga cyberpunk, où se cotoient non seulement la recherche de l’identité et la quête incessante de l’héroïne pour redécouvrir son humanité, elle dont il ne reste plus que quelques parcelles organiques dans un cocon d’acier.
Là où le Last Order va plus loin, c’est qu’il va offrir différentes pistes d’analyses au lecteur qui s’interroge sur la définition d’une humanité dans un monde où la cybernétique prolonge l’étincelle d’une vie trop facilement vacillante face à la brutalité de son environnement. Qui sont les robots, qui sont les humains ??
Est-ce que le simple fait d’être un être organique vous assure une quelconque supériorité face à une entité cybernétique, ou doit-on tabler sur l’existence d’une âme, d’une volonté ou d’un amas de sentiments pour pouvoir définir ce qui est humain et ce qui ne l’est pas ?
AUtre petite chose sympathique, l’héroïne s’est vue accompagnée par tout un tas de personnages secondaires au fil des cycles, lesquels ont apporté une nouvelle dimension au manga
La période Motorball insistait sur le côté mécanique et volonté, le côté « Hunter » sur la justice et la place de l’être dans la société post-apocalypse(on saura plus tard ce qui s’est réellement passé!).
La période « Barjack », c’est clairement la mise en avant de la capacité qu’à un seul ^^etre de faire avancer ses semblables et de lutter contre l’ordre établi, selon ses idéaux.
J’interprète personnelement le manga « Gunnm » comme un roman graphique révolutionnaire, presque anti-sociétal… Ce qui diffère de Last Order.
Last Order propose une lecture distanciée, où l’on renverse tout d’abord l’ordre établi pour vous expliquer ensuite que ce changement n’est qu’hérité de l’histoire passée… Enfin,bon, ce n’est que mon avis …
Last Order possède quant à lui les défauts de ses qualités :
Face aux questions existencielles très (trop?) profondes qu’évoquait Xavier, on se demande finalement si l’auteur n’a pas souhaité se conserver les faveurs de son public adolescent en interprétant les bases du shonen populaire, avec un humour grincant en plus, qu’on peut assimiler à sa griffe personnelle.
Kishiro ne semble pas vouloir empiéter sur les plates-bandes d’Otomo, même s’il marche sur ses pas. Il privilégie parfois la bagatelle à l’intrigue, ce qui est assez énervant pour le lecteur adulte.
Le recours systématique au Flash-back de présentation des personnages sonne parfois creux, tout comme la trame scénaristique semble s’effilocher quand l’auteur insiste sur tel ou telle héros/héroïne, sans que l’histoire principale avance davantage.
Mais, au final, on pardonne facilement ces petits défauts, tant le reste est dynamique et bien dessiné.
Tout à fait d’accord avec toi, Prodigee.
Relu récemment, décidément mon seul regret est que Yukito Kishiro n’a pas su éviter dans Last Order ce qu’il avait brillamment négocier dans Gunnm.
En effet, le passage du Motorball est un chef-d’oeuvre du genre : la quête personnelle de Gally continue et Kishiro nous offre quand même des bastons dantesques, des courses effrénées qui laissent le lecteur haletant.
Dans Last Order, le Zott est plus une « pause » narrative qu’autre chose, puisque les éléments importants se produisent « en dehors » du tournoi (la Fata Morgana, l’histoire de Sangwiss, etc). Pour moi Kishiro en fait décidément trop sur le ZOTT, c’est trop long, trop « DragonBall ».
Que ce soit « Dragon Ball » n’est pas un handicap en soi, c’est juste que ça ne colle pas à l’ambiance de la série depuis qu’elle existe…
Après, c’est peut-être moi qui ai changé au cours de ces années de lecture et qui ne supporte plus ce style, hein…
Souvenirs souvenirs, lorsque le premier volume est sorti en France; un choc dont je ne me suis toujours pas remis.
Cela dit, il est vrai que Last Order commence à une être un peu long, voire interminable. De plus, je trouve que Yukito Kishiro tombe dans les mêmes travers qu’un Mamoru Oshii avec Ghost in the shell: innocence: trop de références peuvent tuer les références. ça ne me dérange pas, j’adore ça, mais je me souviens de discussions animés (surtout en fin de soirée) pour défendre ces œuvres auprès de certains amis. Il faut dire que dans les derniers volumes de Last Order, j’ai parfois l’impression de passer plus de temps à lire les références de bas de pages plutôt que l’histoire en elle même.
En tout cas, je n’oublierai jamais le dernier assaut de Den contre Zalem où le lecteur entend quasiment réellement le Carmina Burana; et à l’inverse, l’auteur sait nous faire ressentir le silence lors du dernier match contre Jashugan (tome 4, page 158 à 167)
Haha, je ne suis donc pas le seul à l’avoir entendu, le Carmina Burana lors de l’assaut de Den ! ^_^
A part ça, cher Révérend, avez-vous lu Ashman, de Yukito Kishiro, sorti en grand format (format Akira) chez Glénat il y a quelques années ? Là encore, un traitement magistral du Motorball, dans une ambiance graphique qui n’est pas sans rappeler Frank Miller et son Sin City.
Motorball+Franck Miller? (comment oublier son passage sur Daredevil?)
Ha, vous me tentez! Alors que ça ne se fait pas de tenter un révérend! Merci pour cette information, je vais essayer de me procurer ce petit bijou.
héhé, pas de souci, je crois qu’il est encore aisément trouvable un peu partout !
Je viens de terminer le tome 14 et, comme à chaque nouvelle parution des aventures de Gally/Yoko, les émotions m’ assaillent…
Je me rue alors sur les forums pour lire les commentaires de gens comme vous autres que je ne connais pas mais avec qui je sais partager une véritable passion. C’est pourtant la première fois que je poste mais là, cela m’a presque paru une nécessité de tenter d’exprimer tout ce que cette oeuvre enflamme en moi depuis maintenant plus de quinze ans.
Désolé si mon avis n’a rien de constructif et se noie de tout un flot d’émotions
presque incontrôlées…J’ai dépassé la trentaine(d’années)depuis un moment et je
considère Gunnm/Gunnm last order comme partie de ma vie tout simplement.Je précise que je ne suis pas un fan inconditionnel de mangas ou même de BD en dehors de cette saga mais l’univers qu’a créé Kishiro,les personnages qu’il y fait évoluer et l’histoire qu’ils écrivent me touchent au plus profond. Pour reprendre Le Révérend, »un choc dont je ne me suis toujours pas remis »(je crois que j’entends le verschlag…).
Difficile pour moi de faire preuve d’ objectivité,comme beaucoup je trouve le ZOTT un peu long mais comme le dit Xavier dans sa superbe description, magistralement mis en scène. Je le vois comme un moyen de présenter le vaste univers dans lequel Gally évolue, qui était plus sous-jacent dans Gunnm(l’histoire des guerres,des « vampires »,du panzer kunst,la fata morgana,l’ordre mondial et ceux/ce qui le contrôlent…). En cela, je diffère de certains avis : pour moi, la quête personnelle de Gally continue et ne s’ est jamais arrêtée. Et le champ des perspectives est effectivement énorme, à tel point que je n’ imagine pas que cette saga puisse un jour avoir une fin…arrrgh, rien que d’ écrire ça me fait mal.
« Il arrive un jour où l’enfant doit tuer ses parents,le sujet doit se débarrasser de son roi,et l’ homme doit détruire Dieu…Chacun doit apprendre à suivre seul son propre chemin. » Pourtant mon chemin ne pourra jamais s’ écarter de celui de Gally !
Merci Den, merci Gally, merci Mr Kishiro, merci à vous tous.
OTH, merci pour ton commentaire ! Tu dis « je n’imagine pas que cette saga puisse un jour avoir une fin ». Je comprends le sentiment ! Lorsque j’ai lu le dernier tome de Gunnm la saga originelle, il y a eu comme un grand vide après la dernière page, comme un « voilà, c’est fini, il va falloir laisser Gally, Ido, Den et les autres maintenant, tourner la page, fermer le bouquin ». Dur, dur.
Trentenaire aussi pour ma part, comme toi, Gunnm fait partie de ma vie. Si je ne devais conserver que 4 ou 5 mangas de toute ma collection, Gunnm en ferait sans aucun doute partie, aux côtés d’Akira entre autres.