Hikosaburo SOMA et Manzo SHIOTSU sont deux samouraïs qui, après l’instauration de l’ère Meiji à la fin des guerres civiles, ont comme une quarantaine d’autres membres du clan Aizu fui leur pays après la chute de leur seigneur pour gagner le continent américain, alors en pleine conquête de l’ouest. Lors d’un jour de chasse, Hikosaburo porte secours à Running Deer, une jeune indienne en train d’accoucher au milieu de la forêt. C’est lorsqu’ils la défendront contre ses « propriétaires » qu’ils feront la connaissance de la tribu sioux des Oglalas. Désormais adoptés par cette nouvelle famille, les samouraïs décideront de les aider dans leur guerre contre l’homme blanc pour protéger leurs terres et leur culture. Ils seront désormais Sky Hawk et Winds Wolf.
Les derniers des samoucans
Enfin, un nouveau TANIGUCHI arrive dans les rayons français. Quel plaisir de retrouver le plus européen des mangakas dans une magnifique fresque historique qui sent bon les grands espaces et l’amitié virile.
Fidèle a la ligne claire qu’il a adoptée en découvrant le travail de Jean « Moebius » GIRAUD (qui lui fait d’ailleurs l’amitié de signer la préface de Sky Hawk) ou de François SHUITTEN, il délivre de magnifiques planches fourmillant de détails. Plans serrés ou espaces sauvages, TANIGUCHI ne laisse rien au hasard et nous offre des cases époustouflantes de vie et de précision.
Comme à l’accoutumée, TANIGUCHI dépeint avec tendresses des héros plein d’humanité auxquelles il est difficile de ne pas s’attacher à eux ni de trembler pour leur vie.
Que ce soit lors de moments de calme dans le campement indien ou pendant les nombreuses et féroces batailles contre les tuniques bleues, le lecteur est embarqué dans une fresque épique et majestueuse. Le souffle des grands espaces et de l’aventure attrape le lecteur dès les premières planches pour ne plus le lâcher jusqu’à une conclusion pleine de nostalgie et d’amertume, d’autant plus émouvante que tout aura été mis en œuvre pour l’impliquer émotionnellement.
Comme l’indique Jean GIRAUD en préface (et le monsieur s’y connait un peu en terme de bd et de western), les histoires de cow boys et d’indiens ont depuis longtemps disparu des grands et des petits écrans. Heureusement qu’il reste quelques amoureux du genre pour faire revivre le mythe. Avec Skyhawk, le dépaysement est garanti: raconter une histoire d’indiens, ce n’est pas si courant. Confronter des tomahawks à des sabres est encore plus étonnant. Il fallait bien le talent de narrateur de TANIGUCHI pour rendre un tel mélange crédible.
Les sept sioumouraïs.
A bien y regarder Sky Hawk se situe à la croisée de toutes les influences et de tous les thèmes chers au mangaka.
On y retrouve des samouraïs au grand cœur, des terres sauvages et des décors grandioses et toujours cette nostalgie d’un temps révolu où la vie était plus douce. Des thèmes déjà abordés par l’auteur dans ses précédentes œuvres, de Kaze no Sho au Sommet des dieux en passant par le Journal de mon père.
Cette histoire permet aussi à l’auteur de partager son goût pour l’histoire. La rencontre improbable entre des sabreurs nippons en exil et des indiens en guerre est surtout l’occasion de nous rappeler que la conquête de l’Amérique s’est construite sur le génocide et le déplacement de populations entières (et des bisons aussi, ne l’oublions pas). Très bien documenté, le livre mélange si habilement les grandes figures historiques (Cluster, Sitting Bull, Crazy Horse, etc…) à des personnages inventés qu’il est assez difficile de faire la part entre le vécu et la fiction, immergeant et impliquant d’autant plus facilement le lecteur. Une approche certes un tantinet moralisatrice mais nécessaire au devoir de mémoire.
Enfin, Sky Hawk aborde ce thème de l’écologie si cher à l’auteur et qui transparait dans l’ensemble de ses œuvres. Comment en effet ne pas y voir une fable sur le combat de la nature, fondée sur la spiritualité et le partage, contre la civilisation, destructrice et individualiste. Une dichotomie certes déjà vue ailleurs (notamment chez MIYAZAKI avec Princesse Mononoke) mais qui reste toujours aussi efficace.
Jiro TANIGUCHI fait partie de mes auteurs préférés, que ce soit pour ses histoires intimistes centrées sur l’humain, pour sa manière de faire revivre un temps révolu doucereux ou à l’opposé pour ses fresques épiques au milieu d’une nature sauvage. Sky Hawk est un concentré de tout ce qui fait la force des récits du maître et se pose au final comme un de ses meilleurs albums.
Juste une petite remarque quant au rapprochement de la thématique du rapport homme/nature chez TANIGUCHI à la dichotomie abordée dans les oeuvres de MIYAZAKI:
Je pencherai davantage sur un rapprochement de l’oeuvre de TANIGUCHI à celle de TEZUKA, en ce qui concerne l’imbrication des activités humaines dans un tissu naturel gangréné par son expansion.
Là où MIYAZAKI fait le constat d’une possible révolte de la Nature contre l’Homme, comme s’il y avait une logique de balancier, TANIGUCHI et TEZUKA ont abordé le problème sous l’angle du pessimisme et de la prise de conscience, comme si l’inéluctabilité des mauvais penchants de notre nature nous condamnait de fait à perdre notre Eden et à se diriger vers une destruction imminente.
Là où TEZUKA fixait l’expansion des hommes vers les étoiles, TANIGUCHI préfère ne pas fixer de balises, laissant son lecteur seul face à ses questions. Mais il ne prophétise rien …
Si ce n’est que ce mouvement, amorcé pour les Japonais avec l’ère MEIJI et son industrialisation galopante, n’est qu’une course sans fin derrière un idéal progressiste déshumanisé.D’ailleurs, le GUNNM de KISHIRO n’est que le reflet de cette réflexion poussée à l’extrême. Mais TANIGUCHI ne juge pas, il observe.
En d’autre termes, là où MIYAZAKI admonestre une lecon de choses en nous expliquant que nous détruisons des richesses qui ne sont pas les nôtres et que nous le payerons, TEZUKA et TANIGUCHI abordent la question sous l’angle du mal nécessaire et en position d’observateurs.
Le jugement de valeur dans SKYHAWK me semble moins tranché qu’il n’y paraît dans une oeuvre telle que Mononoke Hime.Je n’abonde pas plus le point de vue selon lequel TANIGUCHI émettrait un jugement moraliste sur les avancées civilisatrices.
Il semble davantage déplorer la perte d’une culture millénaire, dûe à l’avidité de certains. Même si les personnages tels Cluster peuvent sembler cruels, il ne leur enlève pas ce côté profondément humain que révèlent leur vanité et leur orgueil. En cela, je pense que TANIGUCHI présente davantage l’opposition de deux rapports à la nature, l’un productiviste et l’autre sanctifié.
Bizarre de voir que cette oeuvre nous propose tellement de niveaux de lecture qu’on en arrive à s’accrocher à la vie fictive de ces deux ronins, comme si finalement leur conception teinté de shintoisme (je pousse un peu, mais il faut bien reconnaître que c’est cette religiosité du rapport à la nature qui nous trouble)de leur environnement nous amenait à projeter sur eux nos peurs et nos espoirs écologistes.
Et c’est justement là où le récit nous laisse, quand finalement l’engagement des deux héros devient total et qu’ils ne sont plus dans une situation d’observateurs, quand ils atteignent un statut d’acteurs plutôt que de spectateurs, quand ils choisissent le camp des futurs perdants. J’approuve totalement le « devoir de mémoire » évoqué dans ta chronique, en ce que TANIGUCHI termine son ouvrage sur les retrouvailles avec la petite fille de Running Deer, vieille indienne unique témoin d’un temps révolu.
Excellente analyse, très fine et parfaitement argumentée, bien plus poussée que celle que j’ai tenté de donner. Je ne peux qu’applaudir devant la démonstration et me ranger derrière toi.
A ma grande honte, je ne suis pas un spécialiste du manga et encore moins de TEZUKA. Merci beaucoup pour cet apport non négligeable dans la lecture et la compréhension de Skyhawk et plus généralement des œuvres de TANIGUCHI.
Prodigee> ça c’est de l’avis argumenté et construit comme on aimerait en lire beaucoup plus souvent partout sur le web !
Merci à vous deux. On ne peut que se passionner à la lecture des présentations de Kroniks, alors on se sent comme à la maison et on s’enflamme un peu.
Toutefois, l’actualité manga foisonne de très bonne choses (dont le nouveau MORVAN/TANIGUCHI)et on peut pas avoir la tête partout !
Merci pour votre boulot à tous les deux.