Haaaa, Noël, période bénie synonyme de joie et de magie: les dîners en famille, la dinde fumante, le rire cristallin des enfants sous le sapin. Mais si on y réfléchit bien, Noël c’est aussi les courses au dernier moment dans les supermarchés bondés, les morceaux de coquille dans les huitres et les bisous à tata Suzanne qui sent la sueur. Imaginez maintenant que Noël n’ait pas lieu qu’une seule fois par an mais que ce calvaire revienne encore et encore. Que ce soit Noël tous les jours.
J’aime pas la magie. J’aime pas Noël. J’aime pas la magie de Noël.
2041. Après un crack boursier l’État se retrouve avec des compteurs dans le rouge cramoisi. Les chanceux qui ont trois boulots peinent à survivre et même les bourgeoises se voient obligées de vendre leur lait. Dans ce climat économique le Président a une idée lumineuse: Noël étant la période de l’année la plus productive et la plus riche, il propose par référendum de pouvoir déclarer Noël à tout moment pour relancer l’économie. L’idée fonctionne quelques temps mais devant la pénurie, l’économie s’effondre de plus belle sans qu’il soit possible désormais de débrancher la perfusion. De hotte en houppelande, Noël devient une obligation pour tous et s’installe alors une tyrannie rouge et blanche faite de cadeaux obligatoires dénichés sur les étagères vides des supermarchés, de propagande de minuit inévitable et de réveillon-cotillons aux lentilles de la veille.
Bienvenue en URS… ha ben non,on parle de la France de demain en fait.
C’est dans ce contexte que commence notre histoire. Depuis plusieurs Noëls, 71 policiers ont été assassinés et pire dépouillés de leurs bottes réglementaires. Bien décidé à retrouver l’ordure qui trucide les Père Noël, le chef de la Police, Staline, met dans les pattes de la famille PRIONS (comme la vache folle) un agent infiltré. Déguisé en répondeur téléphonique, son bras droit Stallone, va s’installer chez les PRIONS. Car les PRIONS sont cordonniers et c »est bien connu les bottes retournent chez le cordonnier aussi sûr que les fleuves retournent à la mer. Tout le monde sait ça, voyons.
Noël un jour, Noël toujours!
O.GROJNOWSKI n’aime pas Noël. C’est donc quelqu’un de bien. Il n’aime pas non plus les régimes totalitaires, ce qui en fait un ami. Mélangez les deux et vous obtenez le cauchemar absolu, le plus long et le plus épouvantable des réveillons qu’on puisse imaginer.
Les histoires sur les tyrannies du bonheur en général et de Noël en particulier ne sont pas courantes en bd (on citera SOS Bonheur de GRIFFO et VAN HAMME ou encore Houppelande de TRONCHET, qui signe la préface de l’album d’ailleurs). Dans La semaine des 7 Noël, O.GROJ a souhaité parler de ces tyrannies nées dans la crise et maintenues en place par la pauvreté. Mais pas question de plomber l’ambiance. Se revendiquant de l’esprit de TRONCHET (encore lui?) tant pour le dessin que pour l’humour, il nous dépeint ici une société kafkaïenne fondée sur l’obligation de respecter l’esprit de Noël.
L’histoire est racontée à travers les yeux du petit Grégory PRIONS sous la forme d’une rédaction façon Petit Nicolas, les fautes d’orthographe en plus. Entre un père obséquieux avec le pouvoir, une mère rebelle et une grand-mère dingue de poneys, le petit Grégory nous raconte les misères que lui cause ce parasite de grolardos qui fait rien qu’à fliquer tout le monde à la maison et qui, en plus, ne mange que le blanc des poireaux.
Tout l’album est traité sur le mode loufoque et farfelu. A commencer par le dessin, caricatural, dont les épais traits noirs et les visages déformés vous rappelleront le graphisme de TRONCHET (mais il est partout!). Clapotis PRIONS a un petit côté Jean Claude TERGAL je trouve. Pour ne pas nous faire oublier que l’histoire se passe le soir du réveillon (comme tous les soirs d’ailleurs), l’auteur a opté pour une bichromie de circonstance: le rouge et le blanc, ajoutant des sceaux de gris pour figurer l’ambiance sale et pauvre de ce Paris miséreux.
L’ambiance noire et cynique est allégée par des dialogues hilarants et des situations burlesques dans le plus esprit de Brazil. Fêter de Noël dans un monde privé de tout permet de créer tout un tas de situations absurdes: des cadeaux en retard (« Vous me devez encore deux salières »), des photos obligatoires avec le Père Noël (« T’as pas intérêt à me tripoter »), ou encore des espadrilles sans semelles cirées à crédit parce que « vous savez, pour réveillon c’est tenue correcte exigée ». Ajoutez à cela en fil rouge la rédaction purement hilarante du petit Grégory et vous obtenez un mélange détonnant de déprime désopilante. Ou de comique cafardeux, au choix.
Car quoiqu’on en dise, O.GROJNOWSKI a réussi à trouver un équilibre entre caricature et crédibilité L’album s’ouvre sur un crach économique mondial épouvantable qui laisse place à une société ruinée dont la seule porte de sortie se trouve dans le despotisme. Visionnaire, O.GROJ a écrit cette l’histoire en 1999. Dix ans plus tard certaines réflexions, même cachées sous le voile du cynisme et de l’ironie, semblent cruellement d’actualité.
La semaine des 7 Noël est album surprenant par bien des aspects. Ce n’est pas si souvent que la plus familiale des fêtes est ainsi brocardée. Et puis sous la drôlerie et le cynisme noir de l’histoire O.GROJNOWSKI nous rappelle que le chemin vers la tyrannie est souvent pavé de bonnes intentions. Un album étonnant, une curiosité à découvrir en tout cas.
oui, bon… j’ai hésité hier mais je reste tout de même sans voix face à la qualité de tes chroniques. Ensuite, je connais très peu cet auteur, l’occasion donc de le découvrir car cette histoire de pire Noel a tout de même 10 ans… il est grand temps.
O. GROJNOWSKI n’est pas un auteur particulièrement connu: on lui doit quelques séries dites « mineures » comme Nestor et Pollux, publié dans Pif nouvelle génération (une sombre histoire de yaourt aux pruneaux, plutôt marrant) ou dernièrement Les Krazbek’s (ou la vie crado-porno d’insectes obnubilés par le Q).
[...] Cruchot est d’un avis contraire. [...]