
Copyright O. Tezuka / Delcourt 2003
On ne présente plus Osamu Tezuka, le « Dieu du manga ». Ses œuvres les plus célèbres, comme Astro, le Roi Léo ou encore Blackjack, font maintenant partie de l’imaginaire collectif un peu partout dans le monde. Auteur extrêmement prolifique, seule une petite partie de ses manga a été éditée en France jusqu’à présent.
Bien sûr, on ne peut passer à côté de la notoriété d’Astro, de Blackjack ou même de Bouddha. Ces œuvres magistrales méritent entièrement leur notoriété. Cependant, on pourrait dire qu’elles représentent la facette « mainstream » de l’auteur.
Car à côté de cela, Osamu Tezuka a écrit et publié de nombreux récits moins ambitieux dans le nombre de tomes mais s’adressant à un public plus mature, notamment dans sa période tardive. Ces manga ne sont pas moins intéressants, bien au contraire ils révèlent la facette « sérieuse », presque « auteurisante » de Tezuka, qui croyait fermement que l’âge ou la condition sociale n’étaient pas un frein à la lecture des manga et que tout pouvait s’exprimer par ce média.
Ayako fait partie de ces œuvres. Trois petits tomes et l’histoire est finie. Mais voilà : en trois tomes, Tezuka déploie tout son talent de narrateur et parvient à camper sans difficulté des personnages complexes, ambigus et multidimensionnels.
Les vicissitudes d’une vieille famille
La famille Tenge est une vieille dynastie de propriétaires terriens, régnant en maître sur ses champs et sur les paysans qui les exploitent pour son compte. La fin de la guerre n’a cependant rien arrangé : les Tenge sont en quelque sorte « victimes » de la réforme agraire ; si cela a sérieusement entamé leurs ressources, leur prestige est lui toujours intact.
Sur cette famille règne le père, Sakuemon, marié à la très effacée Iba. Ils ont 5 enfants : Ichirô l’aîné, destiné à prendre la suite de son père, puis Jirô, Naoko, Shiro et enfin Ayako. A cela il faut ajouter Oryo, la servante simple d’esprit, proche d’Ayako.
En apparence tout va bien, mais sous le vernis, la pourriture est bien installée. Sakuemon est un tyran domestique, arrogant, manipulateur, au service de ses propres désirs. La preuve en est qu’il a promis à Ichirô son héritage à la condition que ce dernier prendrait pour femme celle que son père désignerait. La pauvre Sué est ainsi mariée à Ichirô mais est contrainte de laisser Sakuemon profiter de son corps ; Ichirô ferme les yeux, ce qui l’intéresse c’est de prendre la place de son père.
Jirô a lui fait le choix, après la guerre durant laquelle il a perdu un oeil, d’entrer au service des américains qui dirigent maintenant le pays. De fait, sa famille (et leurs dépendants) le considère plus ou moins comme un traître et il a perdu toutes ses chances à l’héritage. Problème, ses activités le conduisent à être complice d’un meurtre et Ayako en est témoin !
Naoko, 18, fait secrètement partie d’un groupuscule communiste et entretient une liaison avec le chef de celle-ci. Mais si Ichirô l’apprend, lui qui est violemment anti-communiste, il risque de la tuer de ses propres mains…
Shiro n’a beau avoir que 12 ans, il sait très bien ce qui se passe dans la famille. Il sait aussi qu’il ne doit rien dire pour le moment et qu’il doit garder ses cartes pour plus tard. Il y a déjà quelque chose de Sakuemon en lui.
Quant à Ayako, sa ressemblance avec Sué est tellement frappante que le doute n’est pas permis : elle est la fille illégitime de Sakuemon et de cette dernière. Mais si cela venait à se savoir, l’honneur des Tenge ne s’en relèverait pas… Elle est donc condamnée à la réclusion dans la demeure familiale (ce qui arrange Jirô dans un premier temps) et son seul contact avec l’extérieur est Oryo.
Des « monstres » si humains !
Oui, la famille Tenge est composée principalement de monstres. Sakuemon en est la figure archétypale, mais Ichirô le suit de près. Ce terme peut paraître fort et pourtant c’est l’impression qu’on en retire.
Attention cependant, le terme de « monstres » est à prendre au sens social du terme. Les Tenge ne sont pas des tueurs en série sanguinaires ou des adeptes du sadisme gratuit. Ce sont des « monstres » parce qu’ils représentent au bout du compte le stade ultime de la « dégénérescence » d’une (trop) vieille famille adossée à des valeurs qui n’ont plus cours dans l’après-guerre nippon.
Sakuemon, en chef bien établi, ne pense plus qu’à l’assouvissement des ses désirs animaux, aux dépends de Sué. Ichirô est un calculateur froid dont le seul but est de prendre la place de chef de famille, peu importent les moyens qu’il faut employer. Même Shiro fait froid dans le dos malgré son jeune âge : il sait tout, il voit tout, il garde tout pour lui, attendant son heure… La suite du récit prouvera que par certains côtés, il ne vaut pas mieux que Sakuemon.

Copyright O. Tezuka / Delcourt 2003
Du coup, Jirô et Naoko apparaissent comme des personnages plus normaux, qui font des choix qui les éloignent radicalement de ce milieu familial. Pour autant, sont-ils plus « normaux » que le reste de la famille ? Après tout Jirô ne laisse pas ses scrupules entraver sa mission et il sait profiter de l’occupation américaine pour mener son propre business… et l’engagement de Naoko est peut-être affaibli par sa liaison avec Tadashi le chef du groupuscule communiste.
Pour autant, Tezuka déjoue le piège d’une dépiction « monolithique » de ses personnages. Oui, ce sont des « monstres », mais des monstres humains. Ils naviguent dans cette zone grise psychologique que tout être humain connait ; par conséquent, ils ont aussi leurs bons côtés et le lecteur peut s’identifier au moins à certains traits de leurs caractères. Ainsi Jirô n’est pas insensible au sort de Naoko, de Shiro et d’Ayako. Tezuka implique donc ses lecteurs dans son récit, de manière à ce qu’ils ne restent jamais extérieurs à l’histoire qu’il décrit, sur le plan psychologique. On est aspiré dans le récit sans espoir de libération avant la dernière page du dernier tome.
Une héroïne par antithèse
Et Ayako dans tout cela ? Le récit porte son nom et pourtant jusque là on a surtout parlé des autres membres de sa famille. Une erreur de titrage ? Que nenni. Ayako est en effet un paradoxe, à la fois Tout et Rien. Rien, parce que dans sa famille elle doit être « rien », secret honteux qui ne devrait pas être là, condamnée à vivre recluse dans la cave et à ne voir personne à part Oryo et quelques visites sporadiques de certains autres membres du clan Tenge. Pour autant, elle n’est pas particulièrement maltraitée.
Elle est Tout parce qu’elle est la dernière « cheville » qui tient la famille ensemble, dans la préservation du secret, et le dernier « clou » du cercueil d’une famille condamnée par sa dégénérescence morale et sociale. Si son existence est connue, cela sonnera le glas des Tenge… C’est ce qui en fait le personnage central de cette histoire, même si le scénario est loin de s’intéresser uniquement à son sort !
Ayako va ainsi rester douze ans cloîtrée dans cette cave, le temps pour elle de devenir une belle jeune fille. Cet enfermement finit par lui peser, d’autant que son frère Shiro se fait pressant, et elle va s’échapper, pour tenter de retrouver son frère Jirô. Une fois à l’extérieur, elle sera encore cette incarnation du « Tout/Rien ». Tout car une fois libérée de l’emprise de sa famille, elle pourrait être ce qu’elle veut. Rien car son enfermement en a fait une sorte « d’enfant sauvage », de tablette blanche : elle ne sait rien, ne connait rien du monde extérieur, ne sait pas comment se comporter. Elle finit cependant par comprendre que ce qu’elle a subi est ignoble, victime par sa naissance et condamnée par sa propre existence.
Alors oui, Ayako est bien l’héroïne de cette histoire, mais une héroïne en négatif : elle ne l’est pas par ses actions (sauf sur la fin, mais je n’en dirai pas plus) mais par sa simple existence.
Pour autant, encore une fois, Tezuka prend un grand soin à bien camper la psychologie d’Ayako, à ne pas en faire une caricature, ce qui la rend si attachante pour le lecteur.
Ayako sera d’ailleurs bel et bien ce « clou dans le cercueil » car ce sera elle qui précipitera la chute de la famille Tenge… mais sans doute pas de la manière à laquelle le lecteur s’attend !
Une œuvre réaliste et sociale
Si l’histoire de la famille Tenge est évidemment une invention de Tezuka, le cadre social, politique et économique dans lequel elle se déroule est quant à lui tout à fait réaliste. Tezuka se sert d’ailleurs de personnages et d’évènements réels pour ancrer son récit dans la vraisemblance auprès de ses lecteurs nippons. Certes, l’effet est un peu atténué pour les lecteurs occidentaux, mais il demeure présent : le gouvernement du Japon par MacArthur est une réalité.
Les américains sont d’ailleurs dépeints sous un jour peu flatteur et finalement assez rare pour l’époque : arrogants, militaristes, ils ne reculent devant aucune méthode pour parvenir à leurs fins, s’assurer du contrôle du pays et « tuer » le développement du communisme. Chantages, meurtres, manœuvres politiques, tout est bon.

copyright O. Tezuka / Delcourt 2004
Cette impression de réalisme est aussi renforcée par le fait que Tezuka n’utilise pas ses « trucs » habituels : il n’y a quasiment pas de personnage importé de ses autres manga ; il utilise également les effets de déformation et de ridicule avec beaucoup de parcimonie.
Ayako c’est aussi la peinture d’un monde qui change très vite, trop vite sans doute pour beaucoup. Certains s’en accommodent à leur manière, comme Naoko et son engagement communiste ou Jirô et son choix de profiter du système américain. D’autres restent ancrés dans le passé, comme Sakuemon et Ichirô, pour qui seuls l’honneur familiale et la richesse foncière comptent. Tezuka s’abstient cependant de juger et ne fait que constater : ces deux manières de penser sont présentées avec leurs avantages comme leurs défauts ; la voie que Jirô a suivi est-elle finalement plus honorable que celle de son père ?
Enfin, Ayako c’est un rapport aux femmes particulier. Tous les personnages féminins de cette œuvre subissent des pressions, notamment sur le plan sexuel, qui peuvent aller jusqu’au viol pur et simple. On évoquera ici seulement le cas de Sué, obligée par son mari à se prostituer auprès de son beau-père par pur intérêt… La sexualité d’Ayako sera aussi un aspect douloureux de ce manga. Pour autant, Tezuka ne prend aucun plaisir à la démonstration de ces rapports placés sous le signe de la violence, ce n’est ni gratuit ni complaisant. Il dépeint simplement la difficile place de la femme dans cette société.
Ayako est donc un manga « coup de poing » une de ces œuvres fortes et noires qui vous marquent pour longtemps. Son format très condensé joue : pas de temps morts, Tezuka ne vous lâche pas d’un bout à l’autre des trois tomes de son récit. Il est à réserver à un public assez mature en raison de sa violence psychologique, mais c’est une lecture plus que chaudement recommandée !!
Superbe article comme j’aime: complet, approfondi, explicatif sans déflorer l’histoire, analytique…
Bref, un de ceux qu’on affectionne et qui fait fuir les lecteurs occasionnels.
Tant pis pour eux!
oui vraiment un très bon article !! merci beaucoup à Kroniks pour cette petite perle… car on ne parle pas beaucoup de Tezuka dans la blogosphère !! Certains éléments me font faire un parallèle avec Icare (Moebius/Taniguchi), puisqu’il y est notamment parlé de la question de l’enfermement version « cage dorée ». Mais je m’arreterais là dans les comparaisons avec d’autres références extérieures à Tezuka. Le thème dont tu parles et notamment celui de la laideur humaine, je l’ai retrouvé dans plusieurs ouvrages de Tezuka. Il l’aborde toujours aussi savamment, n’est ni juge ni parti, mais la maitrise qu’il a de son art nous embarque à chaque fois. J’ai en tête « L’Histoire des 3 Adolf », « Demain les Oiseaux » : à chaque fois cette compréhension d’un monde complexe nous est accessible et les actes des pires tortionnaires qui composent ses oeuvres parviennent malgré tout à générer de l’empathie chez les humbles lecteurs que nous sommes. Je n’ai pas lu « Ayako » mais après avoir lu cette chronique, je pense que j’y viendrais rapidement. Pour le moment, je m’arrêterais déjà sur « Kirihito » pour continuer à découvrir cet auteur que j’ai trop longtemps relégué dans le tiroir des auteurs de mangas shonen.
Merci pour ton commentaire !
Kirihito, voilà encore un excellent manga de Tezuka sur lequel j’aurai sans doute l’occasion de revenir dans un futur proche.
Barbara est excellent aussi, bien que dans un registre un peu différent.
Très bel article !
Juste un petit mot à propos de l’absence du Star Systèm (les personnages récurrents de TEZUKA):
Cette oeuvre se caractérise justement par une volonté de l’auteur de ne pas suivre les chemins qu’il avait balisé jusque là, en mettant de côté les personnage-repères qu’il distillait dans la littérature de jeunesse (Acethylen Lamp, Hige Oyaji, les dessins SD).
Il prend le parti de coller aux attentes du public du Gekiga, en proposant des histoires sombres et réalistes, comme le présente Xavier.
Toutefois, en abordant des thèmes « adultes », TEZUKA se trouve dans l’obligation de redynamiser son art et de s’ouvrir à cette nouvelle population du lectorat manga apparu en 57 avec le développement du Gekiga. Ce qui a correspondu alors à une révolution dans la production littéraire.
Révolution dont les conséquences furent négatives pour TEZUKA, qui voyait ses oeuvres reléguées à un second plan artistique (rappelons qu’il a commencé les parutions dès le début des années 50 et s’était cantonné aux oeuvres destiné au public jeune).
Pour parler cruement, il était en passe de devenir Has-been s’il ne réagissait pas …
Nécessité était donc de recréer un lien avec la population qui le lisait dans des oeuvres pour la jeunesse, tel le « Roi Léo », « Astroboy », « Shin Takarajima »(La Nouvelle Ile aux trésors, pas encore traduite en France), mais qui avait vieilli et s’est désintéressé de la production de manga à destination de la population enfantine, au profit de thèmes plus matures…
Et pour cela, sa réponse a été radicale : Il fallait happer le lecteur adulte dans une histoire aux rebondissements dramatiques variés, en lui proposant des personnages forts, tout en imposant une rupture stylistique propice à ne pas rebuter le lecteur, qui ne souhaite pas forcément retrouver des personnages de son enfance dans une oeuvre sombre. D’où le faible usage des personnages du Star System.
Un deuxième point sur lequel j’insisterai :
Ayako offre une lecture assez particulière si on la rapproche des autres oeuvres de TEZUKA quant à la place de l’être par rapport à la société.
Si la morale sous-jacente peut sembler évidente (une morale scélorosée par une tradition désuète avilie l’homme), il n’en reste pas moins vrai que les personnages de Sakuemon et Ichiro représente une des facettes de la tradition que TEZUKA aborde ici pour la première fois:
Si la tradition a des côtés néfaste, c’est justement parce que les hommes s’en servent pour justifier leurs actes, révélant leur « monstruosité » (j’aime beaucoup le terme, merci Xavier!)en ce qu’il leur semble acceptable de justifier leurs comportements déviants en les justifiant par un comportement d’apparence respectueux de la tradition et de la morale.
Si l’on relit les passages en essayant de réperer quels actes sont justifiés ou non par les personnages, on retrouve toutes les variations sur le thème de la respectabilité et de l’image sociale. Et ce sont ces passages là qui sont les plus « mis en scène », avec des effets de zoom, des fonds au noir et toute une palette d’effets que TEZUKA tire de sa passion pour la mise en scène cinématographique.
Dernière chose, on se rend aussi compte que TEZUKA reprend le mythe de l’enfant sauvage pour décrire la perception extérieure et la contrainte subie par cet être totalement irresponsable et confiné dans une prison pour une faute qui est commise par son bourreau. Un peu comme si un petit insecte se retrouvait enfermé dans un bocal, alors qu’il n’a rien demandé …
TEZUKA étant féru d’enthomologie, on se retrouve avec plusieurs références à la mue et à la transformation au fur et à mesure de la lecture des deux derniers volumes.
Bravo encore pour ce bel article …
… PAs moyen d’éditer son post ??? Je viens de voir que j’utilise le verbe « justifier presque 4 fois de suite …
Malheureusement, il n’est pas possible d’éditer son commentaire après publication… seul un administrateur peut le faire… Si ce n’est que la répétition d’un verbe, on en tiendra pas rigueur
Merci encore pour ce complément d’information.
Prodigee> je suis d’accord avec toi, mais je nuancerais de la manière suivante : Tezuka est avant tout un conteur. Ce qu’il veut, c’est toucher le public et faire passer les messages qui lui tiennent à coeur et qui reviennent d’ailleurs dans la majeure partie de ses manga.
Dès lors, en tant que conteur, il est obligé de se renouveler et d’explorer de nouvelles pistes de narration, pour justement toucher un public auquel il n’accédait pas encore.
Ceci n’empêchant bien sûr pas l’envie de ne pas se faire « ringardiser »