BD Franco-Belge

De Cape et de Crocs

Informations complémentaires

  • Nombre de tomes : 9 (série en cours)
  • Scénariste : Alain Ayroles
  • Dessinateur : Jean-Luc Masbou
  • Editeur : Delcourt
  • Genre : humour, aventure, action
  • Collection : Terres de Légende
  • Nombre de planches : Entre 46 et 49 selon les tomes
  • ISBN : 2-84055-059-8 2-84055-143-8 2-84055-236-1 2-84055-335-X 2-84055-578-6 2-84789-112-9 2-84789-925-1 2-7560-0318-4 2-7560-0835-6
Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 1995

Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 1995

Ca faisait un bout de temps que j’avais envie de la faire, cette chronique. Elle me tient à cœur, De Cape et de Crocs est une de mes séries « franco-belges » préférées. Du coup, ne vous attendez pas à un article objectif et dépassionné de ma part ! Ici, c’est le fan qui parle.

Vous comprendrez donc que je n’avais pas envie de la rater, cette chronique. J’avais envie de transmettre à mes lecteurs (et aux auteurs, si jamais ils lisent un jour ces lignes) toute la passion que je ressens pour les aventures de ce duo improbable, Don Lope le loup et Armand de Maupertuis le renard. Cette envie a souvent justifié le renvoi aux calendes grecques l’écriture de ce texte : pas le bon moment, pas le bon état d’esprit, l’angoisse de la page blanche… Bref, toutes ces bonnes raisons que l’on a de ne pas s’y mettre parce qu’on craint l’échec.

Mais voilà : le tome 9, Revers de fortune, est paru et m’accule à l’écriture. Il n’est plus temps de tergiverser, il me faut me retrousser les manches et prendre mon courage à deux mains, voire plus si vous voulez bien m’en prêter quelques-unes.

De Cape et de Crocs, c’est Alexandre Dumas, Cervantès et Cyrano de Bergerac ressuscités. Ni plus, ni moins. Il y a des héritages dont on aurait plus à rougir que celui-ci, n’est-ce pas ? Cependant, c’est bien beau de l’affirmer, il faut tout de même le prouver.

Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou y parviennent sans aucun souci. Les deux compères se connaissent en effet depuis l’école des Beaux-Arts d’Angoulême et leur pratique des jeux de rôle n’est sans doute pas pour rien dans leurs talents pour la narration graphique. Après tout, Garulfo, mené parallèlement à De Cape et de Crocs le confirme : même si l’ambiance (et l’objectif) est différente, le souci de raconter une histoire est toujours présent.

Toutefois, si Garulfo est une œuvre à découvrir absolument, le chef-d’œuvre du duo est sans aucun doute De Cape et de Crocs. Le talent des deux artistes y explose, littéralement. Mais ne brûlons pas les étapes ; De Cape et de Crocs, qu’est-ce que c’est ? Cela peut sembler convenu de poser cette question, mais certains ne connaissent peut-être pas encore la série. Pour ceux-là, je vais mettre un point d’honneur à ne pas déflorer l’intrigue.

Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 2000

Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 2000

Bienvenue donc dans le XVIIe siècle flamboyant, celui des 3 Mousquetaires, de la conquête des Indes et des Amériques, des pirates barbaresques en Méditerranée, celui où sur les cartes marines figurent des monstres terrifiants dans les zones non explorées, où la science se cherche encore. Un XVIIe siècle un peu spécial, cependant, puisque humains et animaux anthropomorphisés se côtoient. C’est d’ailleurs le cas des deux héros, Don Lope de Villalobos y Sangrin, fier loup hidalgo espagnol, et de son inséparable compagnon, Armand Raynal de Maupertuis, renard gascon. Les deux se vouent une amitié indéfectible depuis qu’ils se sont rencontrés – et combattus – à la guerre. Lope est fier, ombrageux, sanguin, tandis qu’Armand est enjoué, prompt à la rime et au bon mot, séducteur invétéré comme tout bon français.

Dans Le secret du Janissaire, Don Lope et Armand vont se lancer dans une chasse au trésor, après la découverte d’un message dans une bouteille. Ce premier volume, qui lance leur périple, est l’occasion pour eux de rencontrer un certain nombre de ceux qui deviendront des personnages principaux par la suite : Séléné, Hermine, Eusèbe, le raïs Kader ou encore le capitaine Mendoza. Armand est en effet tombé sous le charme de Séléné, pupille du marchand Cénile Spilorcio, vieux marchand avare, et Don Lope n’a pu rester insensible à celui de la belle gitane Hermine, même s’il est d’abord trop fier pour l’admettre – pensez donc ! Un hidalgo et une gitane ! Impensable ! Mais l’Amour a ses raisons que la raison ignore… Aussi, lorsqu’Andreo Spilorcio, le fils de Cénile, épris lui aussi de la belle Hermine, l’enlève en se persuadant qu’elle finira par répondre à ses attentions, Don Lope ne peut que se précipiter à son secours.

Et voilà, le roman picaresque est lancé ! Car il s’agit bien de cela, en fait : un grand roman d’aventures, de cape et d’épée (c’est presque le titre, quelle coïncidence amusante !). Si le premier objectif, le trésor des mystérieuses Îles Tangerines, est déjà alléchant, les rocambolesques péripéties des deux compères et de leurs amis ne s’arrêteront pas en si bon chemin, car ce trésor n’est en fait pas celui qu’ils pensaient…

Et c’est là le plus frustrant pour un chroniqueur soucieux de s’adresser à tout le monde : je ne peux pas en dire plus, au risque de révéler des pans de l’intrigue et donc de gâcher votre plaisir de la découverte ! Sur un œuvre telle que celle-ci, ce serait quasiment un sacrilège… Néanmoins, une chose peut être dite en toute sécurité : le niveau ne baisse jamais au cours des 9 volumes déjà parus, certains même se hissent à des hauteurs proprement vertigineuses en termes de qualité d’écriture et de réalisation graphique.

On use souvent de superlatifs dans le monde de la critique littéraire et artistique, mais Jean-Luc Masbou les mérite. C’est un véritable orfèvre, ciselant chacune de ses planches avec un soin maniaque, confinant à l’enluminure, mais toujours de manière équilibrée. Résultat : ses cases foisonnent de détails mais ne sont jamais « lourdes » à l’œil. On peut passer de très longs moments à les détailler pour en saisir tous les éléments, bien souvent des clins d’œil ou des scènes annexes, telles ces étranges créatures qui s’échappent du chaudron bouillonnant de l’alchimiste que consulte le raïs Kader au début du premier tome et finiront par se jeter dans le port, sous le regard éberlué de chats de gouttière… Malgré ce sens du détail, Masbou n’oublie jamais le dynamisme qui doit soutenir toute la narration : on est dans un roman d’aventures, pas dans un drame psychologique, que diable ! Du coup, on sent le souffle de l’aventure à chaque case. Humains et animaux anthropomorphisés se mêlent harmonieusement, tel Monsieur de Cicognac en second du bateau pirate ou l’inénarrable lapin Eusèbe. Le

Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 2006

Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 2006

tout est magnifié par la palette de couleurs utilisée par Masbou : rouges flamboyants de couchers de soleil, bleus marines profonds de la nuit citadine, verts luxuriants des jungles des Îles Tangerines… Il parvient à faire du grand spectacle en cinémascope à chaque case sans que jamais cela ne paraisse clinquant !! Chapeau, l’artiste…

Quant à Alain Ayroles, le scénario qu’il livre, en plus de revisiter ses classiques, est une petite merveille d’écriture. Vous en connaissez beaucoup, vous, des auteurs qui prennent la peine de faire des alexandrins dans un scénario de BD ? Le style est fluide, se lit sans accroc et si parfois – souvent ! – il ressemble à celui des pièces de Molière ou des romans de cape et d’épée (le Capitaine Fracasse, le Comte de Monte-Cristo, Don Quichotte, etc…), c’est assumé et jamais pompeux.

Les textes regorgent d’indices, de références à des œuvres classiques, mais aussi de bons mots, de contrepèteries bien senties (notamment celles du tome 9, mes enfants, elles sont salées !!) Je ne vais pas faire ici la liste des clins d’œil dans la série, d’autres l’ont fait avant moi et avec beaucoup de talent, comme sur ce site. Ce scénario, c’est aussi celui d’un amoureux de la langue française, j’en suis convaincu. Quand, comme moi, on aime les mots, on ne peut que se délecter de l’écriture d’Ayroles.

Ayroles laisse libre cours à sa fantaisie, à tel point que les deux compères font parfois une utilisation amusante de cet objet qu’est une BD : dans certains tomes, les faces intérieures de la reliure sont aussi utilisées pour la narration. La plupart du temps pour des scènes noires, où toutes les émotions des personnages ne sont retransmises que par la forme de leurs yeux, seuls éléments discernables de leur anatomie dans des cases totalement noires : le raïs et Eusèbe dans le ventre du Léviathan, Don Lope et Armand dans la marmite des sauvages… C’est très réussi !

Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 2009

Copyright Ayroles-Masbou / Delcourt 2009

Le maître mot de cette œuvre, à tous les niveaux, est en définitive le suivant : équilibre. Tout d’abord entre les deux auteurs. Alchimie rare, ils parviennent tous deux à déployer l’étendue de leur talent sans que cela ne nuise au travail de l’autre : jamais le dessin ne prend le pas sur le texte, ou inversement. Equilibre aussi entre action et psychologie travaillée des personnages. Si De Cape et de Crocs regorge de coups d’éclat, les protagonistes ne sont pas des coquilles vides ou des archétypes monolithiques. Ils ont tous leurs forces, leurs faiblesses et c’est cela qui les rend aussi attachants, notamment le pirate Bonney Boone et son inénarrable équipage.

Si vous ne connaissiez pas De Cape et de Crocs, alors il est urgent pour vous de découvrir cette œuvre majeure du paysage BD actuel, de nombreuses heures de plaisir de lecture garanties ! Et pour ceux qui veulent pousser un peu plus loin l’exploration de l’univers de Masbou et d’Ayroles, ils peuvent se reporter à la page wiki de la série, ou encore à cet autre site amateur très bien fait.

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