New York, Etats-Unis d’Amérique. Enfin, ce qu’il en reste.
Le problème, à force d’envoyer des troupes dans le monde entier pour justifier sa place de shérif de la planète, c’est que les Etats-Unis n’ont pas vu venir un ennemi plus féroce et plus insidieux qu’un barbu fanatique dopé à la penthrite. Un ennemi venu de l’intérieur qui a profité du relâchement général de l’Etat Fédéral pour revendiquer son indépendance : les Etats américains fédérés.
Et c’est ainsi qu’un beau jour les milices privées de divers Etats fédérés, portées par leurs revendications, se sont soulevées. L’armée régulière a été sommée de rappliquer dare-dare, les insurgés se sont fait plus nombreux, plus agressifs, le ton est monté. Et l’Amérique est entrée dans sa deuxième guerre civile.
M. le dernier journaliste
Les Armées des États Libres, séparatistes, se sont arrêtés à New Jersey, à l’ouest de Manhattan. Et les forces régulières contrôlent le Queens et Long Island. Aucune des deux n’a réussi à prendre Manhattan. Depuis, les combattants des deux camps s’observent à distance et les rares survivants insulaires sont pris entre deux feux, en pleine « DMZ » ou «DeMilitarized Zone »
Matty ROTH, un jeune naïf un peu branleur, a réussi (grâce à papa) à se faire pistonner pour travailler comme assistant aux côtés de Viktor FERGUSON, grand correspondant de guerre pour Liberty News (Des nouvelles américaines pour les vrais américains).
Sa première mission est de couvrir la vie quotidienne des habitants de la DMZ, qu’on dit manger des rats et des pigeons et se terrer comme des cafards entre deux bombardements.
Pas de bol pour Matty, à peine arrivé et déjà les ennuis l’attrapent : son hélico est abattu, les gardes du corps sont décimés et FERGUSON est au mieux porté disparu, au pire cramé dans la carcasse de son taxi volant.
Désormais livré à lui-même, il ne peut plus compter que sur sa carte de presse pour espérer survivre plus de 10 minutes. C’est toutefois une rencontre fortuite en la personne de Zee, étudiante en médecine, qui lui sauvera la vie et lui permettra de survivre et même vivre au sein de la DMZ. Et d’enfin faire son p…. de métier de journaliste.
On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut. (Nicolas Machiavel)
DMZ raconte donc le quotidien des derniers habitants de Manhattan en pleine zone de guerre urbaine à travers les yeux d’un journaliste débutant et bourré d’idées reçues.
Pour survivre et enfin faire ce pour quoi il est venu, ce pour quoi il est resté, il va d’abord devoir se débarrasser des idéaux, de ses a priori et de son innocence. Bref, il va devoir mûrir. Et quand ce sera fait, il devra encore apprendre le métier de journaliste, ne pas s’impliquer et rendre compte objectivement.
Au premier abord, Matty pourrait se présenter comme une resucée de Yorick : un jeune homme naïf lâché contre son gré dans un monde violent qui tente de se reconstruire. La différence, et elle est de taille, c’est qu’en tant que journaliste Matty ne peut pas prendre parti. Il se doit de rapporter les faits, sans s’impliquer dans l’un ou l’autre camp (quitte à être manipulé par l’un contre l’autre camp et inversement) et faire éclater la vérité. Même s’il doit en souffrir.
DMZ c’est aussi une vision particulièrement crédible et crue de la guerre. Mais attention, pas n’importe quelle guerre. Pas une guerre patriotique qui opposerait de gentils z’américains aux valeurs démocratiques à des terroristes venus de l’étranger. Non, ici on parle bien d’une guerre civile. Une guerre où l’ennemi est en civil, blanc et … américain.
Ajoutez à cette tension le style nerveux et cru de Brian WOOD. Ce petit génie de l’écriture raconte une guerre vraie, dure et moche. Des gens biens meurent, des snipers tirent sans distinction sur les hommes, les femmes et les vieux. Des soldats sont capturés, torturés et décapités. Il n’y a bien que les Généraux, le fondement bien calé dans un fauteuil en cuir, pour croire qu’il existe des règles en cas de conflit.
Les soldats qui montent au front ne sont pas des héros américains au sourire ultras blancs, bien propres et bien polis. WOOD emmerde la politesse et ses personnages parlent vrai, jurent, saignent et baisent. Parce que c’est ça, la vie en zone de guerre.
Et si ce mix de personnages durs, de culture urbaine, de guerre de gangs et de chars dans les rues vous rappelle furieusement le goût de GTA, dites vous bien que c’est normal: Brian WOOD a bossé chez Rockstars Studios sur Max Payne et Midnight Club.
Il fallait à Brian WOOD un dessinateur capable de relever le défi du réalisme, sans pour autant tomber dans le voyeurisme sanglant.
Riccardo BURCHIELLI est juste parfait dans le rôle. Son dessin sec et nerveux, mi réaliste mi caricatural, colle parfaitement à l’ambiance. Il a réussi à rendre palpable les émotions qui traversent ses personnages : peur, tension, désespoir, mais aussi soulagement et petits moments de bonheur. Sans jamais en faire trop, sans jamais tomber dans la caricature ou le sanguinolent. Ici, ses soldats meurent brutalement d’une balle en pleine tête, les yeux exorbités mais sans bain de sang ou cervelle sur les murs.
Un seul mot : magistral. Ces deux là ne pouvaient pas travailler séparément sur une telle histoire.
A noter que le crayon passe à d’autres dessinateurs sur certains chapitres annexes, toujours scénarisés par WOOD (et parfois dessinés par lui) développant un personnage particulier. Les auteurs sont variés, les styles aussi et si tous ne sont pas de la qualité, nerveuse et racée de BURCHEILLI, il faut reconnaître qu’ils s’inscrivent dans le style urbain de la série.
DMZ, c’est enfin le portrait d’une Amérique éclatée, une vision de ce que serait ce pays si le dernier
morceau de ciment qui soude ses habitants, cette fierté d’être américain, devait s’éroder puis disparaître.
Tout au long de ses récits, Brian WOOD revient sous forme de flash-backs centrés sur un ou plusieurs personnages, sur les évènements qui ont mis le feu à l’Amérique. Comment le sentiment nationaliste s’est peu a peu transformé en volonté indépendantiste. Comment le Gouvernement a négligé la menace des milices locales, dispersées aux quatre coins du pays. Comment la première étincelle a mis le feu aux poudres et poussé le pays dans une impasse.
Car en effet, en lisant les péripéties de Matty et ses amis, en découvrant le futur (pas si) imaginaire de WOOD et BURCHELLI, le lecteur se rend bien qu’un retour en arrière est devenu illusoire.
La série compte actuellement 7 volumes, dont 6 traduits en français (le volume 7 est annoncé pour l’été 2010). Et pour une fois, on peut dire que les lecteurs français sont gâtés : la traduction est fidèle (j’ai testé les deux versions), la publication américaine est respectée et surtout, le papier glacé remplace le papier poreux des éditions originales. Le tout pour un prix quasi identique. Que du bonheur.
Chaque tome est l’occasion pour WOOD d’entrer à chaque fois un peu plus dans les détails.
La différence avec les séries habituelles de comics c’est qu’il n’y a pas de réelle continuité d’un volume à l’autre. Chaque nouvel album raconte une histoire complète, découpée en chapitre, où le scénariste met en lumière un ou plusieurs personnage et un ou plusieurs faits. C’est l’occasion pour les auteurs d’apporter à chaque fois une pierre à l’édifice général tout en poursuivant l’évolution des personnages principaux. Ils explorent ainsi toutes les facettes possibles et imaginables de cette guerre urbaine dans ce futur pas si improbable. Un seul mot me vient à l’esprit : brillant.
DMZ c’est tout ça : la guerre crue, la survie, des histoires dans l’Histoire, la possibilité qu’une île puisse être le dernier rempart de sable qui équilibre deux forces et le journaliste le dernier être sensé dans ce monde de fous.
La série est brillante, intelligente, subtile et addictive. Un comic book à lire impérativement (et tous mes remerciements à la Morue pour m’avoir fait découvrir cette petite pépite).
Comme toujours, les liens qui vont bien:
le site officiel de Brian WOOD
et celui de Riccardo BURCHEILLI, très riche en belles images (normal pour un dessinateur)
Excellent de voir cette série ici et très bon article dans lequel on retrouve l’esprit de la série. Une petite pépite du 9ème Art effectivement ! Le trait de Donaldson sur le second tome me déplait également, une ambiance graphique qui ne colle pas aussi bien que celle insufflée par Burchielli… Quoiqu’il en soit, je pense que ta kro fera des adeptes pour cette série qui mérite vraiment d’être reconnue (humble avis de lectrice ^^)
Hum.. J’arrive toujours pas à me décider car j’ai vraiment du mal avec le dessin… Il faudrait qu’ils l’achètent à la bibli peut-être…