Hisashi Sakaguchi n’est pas un nom très connu parmi le « public manga » en France, à part sans doute par les spécialistes. C’est bien dommage et je me suis dit qu’une petite rétrospective de son œuvre publiée en France ne serait pas inappropriée. D’autant que, décédé trop tôt, ses manga n’ont sans doute pas connu le succès qu’ils auraient mérité.
Né au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le 5 mai 1946 pour être précis, dans le département de Saitama (au Nord de Tôkyô), sa famille déménage peu de temps après dans la capitale. Alors qu’il est toujours lycéen, il entre à 17 ans dans le prestigieux Mushi Production, hé oui, le studio de Tezuka Osamu, celui-là même où il fonda les standards de l’animation télévisuelle japonaise, notamment par le biais de Tetsuwan Atomu (Astro le petit robot) ! Avouez qu’il y a pire à mettre sur son C.V…. Évidemment, il y débute par le bas de l’échelle, mais cela lui permet de faire ses armes sur des séries telles que Astro le petit robot, Jungle Taitei (Le Roi Léo) ou Ribon no Kishi (Princesse Saphir).
Il restera 5 ans dans le studio, le temps d’acquérir un solide bagage technique et narratif. Par la suite, il reprend sa liberté et devient free-lance en 1968, réalisant des films animés publicitaires, travaillant également pour de grands studios tels que la Tatsunoko prod., Nippon Sunrise ou la Toei durant les années 70-80. Parallèlement, il fait ses débuts de mangaka en 1969 avec Osarabashirô! (non traduit).
Pour son activité de mangaka, il prend la décision de réaliser ses œuvres intégralement, sans l’aide d’assistants comme cela est pourtant généralement la norme, à part sur son manga Wolfguy (1979). De fait, ses manga sont généralement des œuvres assez courtes, en peu de tomes.
Décédé prématurément en 1995, Hisashi Sakaguchi n’a pas connu un destin très enviable dans la publication de ses œuvres en France. Tout d’abord, seules trois de ses manga nous sont parvenus. Étant donné qu’il s’agit de ceux ayant rencontré le plus de succès, on ne peut en blâmer les éditeurs français. Cependant, on ne peut pas forcément toujours en dire autant de leur traitement de cette œuvre. Petite revue de détail.
Fleur de Pierre : un autre angle sur la guerre
Ishi no Hana est la première série qui va faire connaître réellement Hisashi Sakaguchi au Japon. Il en publie 6 volumes entre 1984 et 1986. Le thème est plutôt original : la Seconde Guerre Mondiale, certes, mais dans les Balkans, en Yougoslavie pour être plus précis. Voilà un sujet bien étrange à traiter pour un japonais, mais après tout pourquoi pas ? D’autant que si la Seconde Guerre Mondiale est un support de choix pour la BD en générale, rares sont les auteurs à avoir porté leur regard sur cette partie de l’Europe…
L’action prend place dans la partie slovène de la Yougoslavie, non loin de la frontière italienne, en 1939. Un nouveau professeur, M. Funbelbaldinc, arrive dans un petit village pour prendre la suite de l’institutrice partie en retraite. Sur le chemin, il rencontre Krilo, un gamin un peu rebelle mais débrouillard, sans grand appétit pour les études. Parmi les gens du village, la rumeur des agissements d’Hitler gronde ; les avis sont partagés et on peut déjà sentir des dissensions entre Slovènes, Croates, Bosniaques et Serbes…
Cependant, ces bruits de bottes sont bien lointains et n’affectent pas vraiment la vie du village, à part lors des soirées à l’auberge, où les esprits s’échauffent parfois sous l’effet de l’alcool. La vie suit son cours et pour les enfants M. Funbelbaldinc se révèle un professeur bien particulier, toujours un peu tête en l’air et qui porte sur le monde un regard étrange…
Ce dernier décide d’emmener les enfants de la classe en excursion dans des grottes non loin de la frontière italienne, pour y montrer ces magnifiques « fleurs de pierre » que les concrétions rocheuses naturelles forment. Au sortir de la visite, Fi, l’une des filles de la classe et amie de Krilo, ne se sent pas bien ; M. Funbelbaldinc décide de rester un peu avec elle, laissant les enfants de la classe rentrer au village dans le camion d’un des habitants.
C’est là que tout bascule : sur le chemin du retour, un bruit inhabituel ; deux avions allemands à basse altitude font un premier passage au-dessus du camion puis ouvrent le feu ! Lorsque Krilo se remet du choc, c’est pour constater que le camion est en feu et que ses camarades sont tous morts… Il a juste le temps de se mettre à l’abri avant que les avions ne reviennent l’achever ! Il se rue vers le village, mais c’est pour le découvrir en proie aux flammes, et les troupes allemandes en train de perpétrer un massacre aveugle. Il n’a d’autre choix alors que de se réfugier dans la montagne, où il va tomber sur un groupe de maquisards résistants.
Pour Fi, la situation n’est pas meilleure : capturée, elle est envoyée dans un camp de travail au centre du pays, qui ressemble à s’y méprendre aux camps de concentration que les nazis ont dressé plus au nord de l’Europe. Elle manque y mourir, mais le commandant du camp, frappé par sa ressemblance avec sa petite sœur disparue, l’en extrait et la fait soigner. Malheureusement, les mauvais traitements ont privé Fi de la vue et nul ne sait si elle la recouvrera un jour…
Fleur de Pierre offre un traitement réaliste de la guerre : combats, massacres, exactions, mais aussi espoirs, collaboration, marché noir, résistance… Hisashi Sakaguchi ne se voile pas la face quant à la nature de la guerre et ne souhaite pas non plus en préserver le lecteur. Il en profite d’ailleurs pour faire passer ses propres réflexions sur l’Homme, la vie, la mort… permettant à Fleur de Pierre de dépasser le simple cadre de « BD sur la guerre » pour acquérir un statut plus universel. Il y parvient très bien d’ailleurs, trouvant le juste équilibre entre action et réflexion. Son trait sert son propos admirablement, même si parfois le lecteur attentif et connaisseur pourra y déceler des vestiges de son « éducation » au sein de Mushi Prod.
Malheureusement, il y a un gros « mais » à Fleur de Pierre : Vents d’Ouest, qui en avait publié les trois premiers tomes en 1997, s’est arrêté là, alors que la série compte 6 tomes au Japon… Bref, dans sa version française, vous n’en connaîtrez jamais la fin ! Le format de publication n’a peut-être pas aidé : sur le modèle des volumes d’Akira publiés par Glénat à la même époque, le public français n’était peut-être pas prêt. En 1997, le manga est encore largement perçu comme un divertissement de « gamins », or Fleur de Pierre est une œuvre plutôt « adulte ».
Cependant, que cela ne vous rebute pas ! Fleur de Pierre, même incomplet, vaut largement la lecture ! Il reste à espérer qu’une bonne âme voudra bien un jour en reprendre la publication, pour qu’enfin on sache la fin des aventures de Krilo et de Fi…
Version : biotech et avenir de l’humanité
Voilà un manga prometteur : Mitsuru Happo est un détective privé un peu minable. Il ne croule pas sous les affaires et donc ne roule pas sur l’or. Alors, bien sûr, quand une charmante jeune femme vient l’embaucher pour retrouver son père, vous pensez bien qu’il ne va pas refuser !
Seulement, l’affaire se révèle rapidement plus complexe qu’elle n’en a l’air. C’est que le père de la demoiselle est un scientifique de renom et qu’il travaillait sur un projet bien mystérieux. Il y a quelques années, il était ainsi parti de son laboratoire avec le résultat d’une expérience top secrète, rien de moins qu’une nouvelle forme de vie !
La dernière position connue du professeur étant l’Australie, c’est là qu’Happo et la demoiselle se rendent. Mais ils ne tarderont pas à découvrir que le projet a évolué tout seul bien au-delà des prévisions des scientifiques et surtout qu’ils ne sont pas les seuls à vouloir mettre la main sur le projet et sur le professeur…
Version part donc comme un thriller écolo-scientifique, avec réflexion sur la place de l’Homme dans l’Univers, sa relation à la Nature, etc… Malheureusement, Version a lui aussi souffert des aléas de la publication des manga en France. Cette fois, c’est Glénat qui n’en a publié qu’un seul volume sur les trois qui sont sortis au Japon ! C’est très regrettable, car l’histoire s’annonçait passionnante… Au moins, à la différence de Fleur de Pierre, vous pouvez toujours en chercher les éditions anglaise ou allemande… Un beau gâchis, quoi.
Ikkyu : sur les traces de Bouddha
Consolons-nous : Ikkyu, l’œuvre la plus connue de Hisashi Sakaguchi, a elle été éditée intégralement en France, par Glénat puis Vents d’Ouest.
Cette fois, c’est à une biographique que s’attelle l’auteur : Ikkyu est en effet un personnage historique du XVe siècle japonais. Fils illégitime de l’empereur Gokomatsu, il est éloigné de la Cour pour des raisons évidentes et rapidement confié par sa mère à monastère bouddhiste zen, où il va donc faire l’apprentissage du métier de bonze.
Cependant, Ikkyu va rapidement développer un esprit très critique face à certaines pratiques. Il s’éloignera de son monastère d’origine pour partir en quête de sa propre vérité. Il est une figure complexe du bouddhisme japonais : philosophe, artiste, il fut aussi un jouisseur invétéré des bonnes choses de la vie, les femmes y compris.
Son iconoclasme fera qu’il sera adulé par certains, rejeté par d’autres ; il remplira temporairement d’importantes charges dans des monastères prestigieux, mais s’en éloignera toujours pour retrouver la solitude, la méditation et les filles de joie !
Le manga d’Hisashi Sakaguchi rend bien tout cela et parvient à retranscrire la complexité du cheminement intellectuel d’Ikkyu sans jamais tomber dans l’incompréhensible pour son lecteur très certainement peu habitué aux subtiles différences entre écoles de pensée bouddhique. La vie, la mort, le sexe, l’amour, l’amitié et le ressentiment, toutes ces émotions passent presque à l’état brut des planches de Sakaguchi.
On ne peut s’empêcher de rapprocher Ikkyu du Bouddha de Tezuka, d’autant plus quand on sait que Sakaguchi a travaillé sous les ordres du maître. Pour moi, Ikkyu dépasse Bouddha, en cela que la narration est plus resserrée ; Sakaguchi se consacre à un seul personnage, là où Tezuka devait nécessairement envisager les autres acteurs de l’histoire de Bouddha. De fait, il n’y a aucun temps mort dans Ikkyu, un comble pour un manga qui traite principalement de religion et de philosophie ! Ikkyu est aussi sans doute l’œuvre la plus personnelle de Hisashi Sakaguchi, puisqu’il est décédé quelques semaines avant que le dernier tome ne soit publié…
De fait, Ikkyu est une lecture chaudement conseillée, une de ces perles qui démontrent avec brio que le manga n’est pas plus pour adolescents décérébrés que ne le sont les comics ou la BD. Au-delà, c’est toute l’œuvre d’Hisashi Sakaguchi publiée en français qui mérite d’être lue et relue, en espérant qu’un jour les éditeurs combleront les regrettables manques qu’ils ont provoqué…
Je n’avais jamais lu la fin d’ikkiyu, mais je me demande si je n’étais pas un peu jeune quand je m’y suis mise…
J’ai à la maison les trois tomes de Fleur de Pierre, que je n’ai jamais lu, j’aimerais bien aussi que la fin paraisse un de ces jours!!
Oui, je dirais qu’Ikkyu est à réserver à des quasi-adultes, non pas sur des critères graphiques ou autres, mais parce que les thèmes abordés risquent de ne pas passionner les plus jeunes lecteurs.
Cependant, ça reste une lecture que je conseille chaudement !