En 2009, l’éditeur Milady/Bragelone, bien connu pour ses romans de fantasy et nouveau venu dans le monde de la BD, sortait en France un inédit de Warren ELLIS : Black Summer. Passé malheureusement inaperçu du grand public, le titre se révélait pourtant très efficace tant sur le fond, ELLIS oblige, que sur la forme (mais on y reviendra). Cet album m’avait à tel point secoué que j’étais bien décidé à vous en parler. Et puis le temps est passé et Black Summer n’a pas eu les honneurs de Kroniks. La sortie en juin 2010 de No Hero, deuxième épisode de ce qui s’annonce comme un triptyque, est l’occasion de revenir sur ces œuvres hors norme. Allez hop, deux bouquins pour le prix d’un.
Pour lutter contre la criminalité et la corruption galopante dans une ville ressemblant à Washington, sept personnes mues par une inébranlable volonté de changer le monde, de le rendre meilleur, acceptent de recevoir des « augmentations offensives et défensives de combat » pour devenir des Armes vivantes. Chacun engrange suffisamment de puissance pour tenir tête à une armée et tous ensemble ils forment le front de défense de l’Amérique. Tout bascule le jour où John HORUS, l’une des armes les plus appréciée du public, tue de sang froid le Président des États-Unis et ordonne au peuple américain de mettre fin à cette administration criminelle qui les gouverne pour organiser des élections libres.
Les six armes restantes se retrouvent prises entre deux feux : protéger les émeutiers de forces armées et se protéger eux-mêmes des armes officieuses lancées à leurs trousses par Franck BLACKSMITH, leur mentor pourtant supposé mort. Le tout en retrouvant John pour comprendre son geste et l’éliminer si besoin.
Pas besoin d’être un génie pour comprendre que Black Summer est un violent pamphlet contre l’administration BUSH et ses mensonges. Warren ELLIS avait déjà abordé ce thème des supers-héros qui rétablissent l’ordre en bottant les culs des dictateurs dans The Authority (la série qui lave plus blanc). Mais cette fois, il va plus loin que jeter un despote africain en pâture à la population qu’il affamait. ELLIS et son comparse MILLAR en étaient restés à montrer les dents d’Authority au maitre du monde (« Monsieur le Président vous n’êtes pas en position de déterminer ma juridiction »). Chez Avatar Press, ELLIS ventile le Président et sa garde rapproché au quatre coins du bureau ovale, façon puzzle.
Cette séquence d’ouverture donne le ton général de l’album : ce sera sale, ce sera dur mais ce sera fait pour le bien du peuple. Et du lecteur halluciné.
La quatrième de couverture annonce pompeusement que « si vous avez aimé Watchmen, vous aimerez Black Summer ». Une accroche un poil prétentieuse, Watchmen reste d’une profondeur abyssale et a tellement révolutionné le genre qu’il sera difficile de lui arriver à la cheville. Mais pas si éloignée de la réalité. Car en effet sous un traitement gras et particulièrement sanglant, ELLIS a ciselé une histoire plus profonde qu’il n’y paraît et avec plusieurs niveaux de lecture. Fidèle à lui-même, le scénariste britannique a en effet émaillé son récit de pure action avec quelques unes de ses réflexions habituelles, la première portant, de manière si évidente que c’en est sur la couverture, sur le pouvoirs et les responsabilités: quand on dit combattre pour le bien, jusqu’où peut-on aller ? Peut-on vraiment tout faire sous prétexte de pouvoir le faire ? Un homme seul peut-il se poser en seul décideur et renverser un gouvernement qu’il n’aime pas ? Mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg puisqu’ELLIS a truffé son récit de réflexions sur, en vrac, la peine de mort, le complexe militaro-industriel ou encore la démocratie piétinée par les juteux contrats.
Alors oui Black Summer est dense,très dense, trop dense même pour certains qui ne verront que des personnages à peine esquissés (quand seuls deux ou trois se révèlent vraiment approfondis) et une accumulation de scènes d’action entre deux monologues antirépublicains. Car Black Summer est avant tout un défouloir pour les auteurs. Pour Warren ELLIS qui peut se lâcher comme jamais et tirer à boulets rouges sur ces républicains qu’il hait tant mais aussi pour José Juan RYP, le dessinateur. Cet espagnol né en 1971 a commencé sa carrière en dessinant des BD pornos pour Wet Comics ou des histoires de terreur pour Trece. En 2002, il est enfin remarqué et intègre l’écurie de la toute nouvelle maison Avatar Press. Il collabore d’entrée avec rien moins qu’Alan MOORE puis Franck MILLER et finalement Warren ELLIS.
Son style est très particulier, mélange d’encrage épais, de personnages réalistes et de décors hyper détaillés. Les scènes d’actions sont ahurissantes de violence et de fureur, d’explosions de sang et de corps qui finissent en charpie. Ajoutez à cela de pleines pages débordant d’énergie et des designs classieux au possible et vous obtenez un condensé de nitroglycérine à boire cul sec. Son style ne plaira pas à tout le monde mais ceux qui accrocheront ne lâcheront pas le livre avant la dernière page. Promis.
Deuxième partie du futur triptyque No Hero ne partage pourtant pas grand chose avec Black Summer, en tout cas en apparence. L’un n’est pas la suite de l’autre, ils ne reprennent pas les mêmes personnages et ne se situent même pas dans le même univers. Et pourtant ils sont intimement liés.
Juin 1966, Carrick MASTERSON annonce à la télévision qu’il a créée un groupe de surhumain pour libérer le peuple de la loi de la rue, de la brutalité de la police et du monde qui se retourne contre lui. Son secret? Une drogue dérivée du LSD appelée FX7 et capable d’ouvrir les capacités extra humaines du cobaye[1]. Ou de le tuer, oui aussi. Les Levellers sont nés et vont devenir des héros, des protecteurs.
Quarante ans plus tard, alors que les Levellers deviennent la Front Line, deux d’entre eux sont assassinés salement par un groupe hostile non identifié. Il va falloir les remplacer au plus vite. Ça tombe bien, Joshua CARVER, jeune idéaliste surentrainé, n’aspire qu’à une chose: devenir un super-héros et protéger les gens. Et cette bonne âme a, grâce à son talent, réussi à attirer l’attention de Carrick MASTERSON. Il attend maintenant que le gourou lui propose enfin la gélule miracle qui fera de lui un héros protecteur de la loi.
C’est clair, Warren ELLIS est obsédé par le pouvoir et son usage; et presque toutes ses œuvres tournent autour de ce thème. Si dans Black Summer il se demandait jusqu’où pouvait aller un surhomme pour défendre ses idées, dans No Hero il met à l’honneur l’héroïsme à travers un jeune idéaliste prêt à tout pour défendre la veuve et l’orphelin. Et pose cette question: jusqu’où peut-on aller pour devenir un super-héros ? Jusqu’à sacrifier son humanité ? Ses idéaux ? Car en effet les agents de Front Line sauvent le monde mais n’oublient pas d’empocher leur part au passage, quitte à provoquer un peu les événements pour faire monter les enchères.
Respectueux du genre, les auteurs rendent ici hommage à ces héros de papier qui ont choisi de mettre leurs pouvoirs au service des autres. D’ailleurs, l’album est parsemé de fausses couvertures, véritables hommages à celles qui ont marqué l’histoire des héros célèbres: X-Men, Spiderman, Superman et bien évidemment Watchmen. Sauf si vous viviez sur Mars ces 20 dernières années, impossible de ne pas en reconnaître au moins une[2].
Toujours dessiné par JJR, No Hero laisse un peu de côté les double pages sanglantes de gunfights hyper nerveux pour des pleines pages d’hallucinations cauchemardesques générées par la drogue ingurgitée par Joshua. Il vous montrera même quoi faire d’une colonne vertébrale fraîchement arrachée à son propriétaire.
Le style graphique ne change pas et reste toujours aussi précis (rappelant un peu Franck QUITELY pour les connaisseur) et saturé de détails. Ceux qui ont aimé Black Summer trouveront là encore leur comptant d’action, de sang et d’os.
On l’a dit, chacun des titres contient sa dose d’action et de réflexion et tous deux se font écho à travers ce thème de l’héroïsme. Pourtant, à bien y regarder, on pourrait y voir plus. Comme une sorte de mise en miroir dévoilant à qui regarde bien une nouvelle piste de réflexion planquée par ELLIS. Attention spoiler.
Dans Black Summer une divinité bienveillante et trop humaine descend sur terre pour renverser un gouvernement qu’elle juge néfaste et libérer les hommes. Après avoir combattu et perdu, les hommes se rendent compte que cette entité avait raison et reprennent les rênes de leur vie.
Dans No Hero, un humain qui n’en est plus vraiment un monte chez les Dieux pour mettre fin à une dictature liberticide et tenter de rendre sa liberté à l’humanité. Après avoir combattu et vaincu, les hommes se rendent compte que sans guide et livrés à eux mêmes ils sont voués au chaos.
A partir de là se dessinerait la position d’ELLIS : l’Humanité serait incapable de se gérer elle-même et devrait s’en remettre à une entité supérieure et bienveillante qui par sa position a le recul nécessaire pour décider.
L’idée n’est pas nouvelle certes, mais la démarche est plutôt innovante. Thèse, antithèse, reste à savoir comment Warren ELLIS clôturera son triptyque dans sa synthèse. Et cette synthèse s’appellera Super God, ce sera dessiné par Gary GASTONNY (Caliber : first cannon) et c’est prévu pour novembre 2010 aux États-Unis. Black Summer parlait de superhumains trop humains, NoHero d’un superhumain devenu un monstre; Supergod parlera d’un humain qui n’en est plus un et qui est devenu … autre chose. Plus d’infos (alléchantes mais en anglais) sur le site officiel d’Avatar Press.
Conclusion
Black Summer et No Hero sont des œuvres hors normes qui revisitent avec bonheur le thème des supers qui pètent les plombs, une sorte d’Authority 2,0. C’est jouissif, intelligent, cynique et irrévérencieux.
Il serait dommage de passer à côté de ces titres sous prétexte que vous n’aimez pas le comics et encore moins les supers héros. Le triptyque d’ELLIS contient suffisamment de bonnes idées pour contenter même les plus réfractaires. D’autant que le travail de l’éditeur est superbe: traductions fidèles, beau papier et couvertures luxueuses. A essayer avant de jeter au moins.
Le duo ELLIS-RYP est explosif et on croise les doigts pour que Milady sorte leur troisième livre en commun: Wolfskin. Compte tenu du thème (sword and sorcery à la Conan) et de la ligne éditoriale de l’éditeur, on peut espérer une bonne nouvelle sous peu.
Enfin, sachez qu’ELLIS, à l’instar de son pote Mark MILLAR (Wanted!, Kick Ass), aura droit aux honneur du grand écran puisque deux de ses œuvres vont sortir au cinéma en 2011 : Red (produit par Bruce WILLIS) et surtout Black Summer. En espérant qu’Hollywood ne dénaturera pas trop le titre.
Pas mal cette hypothèse, ma foi…
J’ai commencé à lire SuperGod. Pour l’instant je ne suis pas convaincue par l’idée d’un tryptique. Le dessin n’est plus celui de JRR, déjà. On verra comment l’histoire évolue pour voir si votre thèse se valide!
Pour l’adaptation de Black Summer, je vais en parler au monsieur. Mais je la sens mal cette adaptation. J’y crois moyen…