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Entretien avec Francis Desharnais (2ème partie)

Informations complémentaires

    En exclusivité, la deuxième partie de l'interview de Francis Desharnais... par Tonton Cruchot.
Francis Desharnais - 24-01-11

Dédicace du tome 1

Suite et fin de l’entretien exclusif que nous a accordé Francis Desharnais, le papa de Burquette.

K : Nous, on a trouvé que le tome 2 était un petit peu moins mordant que le premier. Toujours drôle, mais moins mordant, moins incisif. Maintenant tout s’explique : tu n’as pas voulu rester dans cette ligne de dénoncer l’oppression, tu as voulu te concentrer sur tes personnages.

F D : Ouais, exactement, parce que …

K : … tu as eu peur !

F D : Non, pas que j’ai eu peur, je ne voulais pas développer une recette non plus. Je voulais raconter une histoire différente, un peu plus en continu. Maintenant, moins mordant…

K : … Non, socialement moins mordant je veux dire, parce qu’il y a quand même des répliques qu’on a retrouvées qui sont assez géniales, on y reviendra après. Sur les forums, Paris Hilton, sur la jeunesse dorée, ça reste mordant, mais moins engagé que le premier.

F D : Ouais sans doute, mais c’est parce que la burqa, c’est tellement fort comme sujet… sauf que je ne voulais pas refaire une histoire de burqa parce que j’aurais étiré la sauce inutilement.

K : Et puis tu te serais enfermé dans un genre, finalement.

F D : Oui, c’est ça. Donc j’aimais mieux miser sur mes personnages, sur la dynamique entre le père, la fille et la mère.

K : Et ce n’est pas facile, sans doute, de trouver un nouvel objet symboliquement aussi fort que la burqa. On aura beau dire, enchaîné à sa machine à coudre, ça n’a pas le même impact dans nos sociétés occidentales.

F D : Non, parce qu’on n’a pas en Occident d’images d’enfants enchaînés à des métiers à tisser. C’est une réalité qui existe, ou qui a existé dans un passé assez proche, mais ce n’est pas un truc auquel on est confronté dans les médias tous les jours.

Contrairement à la burqa qui est un symbole qui revient assez périodiquement. L’année dernière vous avez eu un débat en France sur le thème de la burqa, précisément. Le travail des enfants, c’est un truc qui est super grave aussi mais auquel on n’est pas confronté tous les jours.

K : Bon, et alors, sur la suite, ton prochain cheval de bataille, ce sera quoi ? Quelle sera la prochaine lubie du père ?

F D : En fait je ne peux pas le dire ! (rires)

K : Mais tu l’as déjà en tête ?

F D : Oui, j’ai quand même un truc en tête, ça va être complètement différent du premier et du deuxième. Là, j’hésite encore à savoir si je ramène un peu la burqa comme je l’ai fait dans le deuxième, plus saupoudré, pas comme un élément central. Je ne sais pas, on va voir.

Mais là en ce moment, je suis en train de préparer l’adaptation en animation du tome 1.

K : On a quand même un scoop ! (rires). C’est vrai que tes strips se prêteraient bien à une adaptation animée ! Ça serait des courts ?

F D : Oui, c’est ça. Ça va être vingt épisodes d’une minute. Donc, je suis là-dedans en ce moment, je suis en train d’écrire des scenarii, de choisir des comédiens, préparer l’animation.

K : Tu vas pouvoir retrouver ton passé d’animateur ?

F D : Oui oui ! Mais je ne serai pas tout seul, je vais avoir une équipe, on va être un mini studio. J’ai hâte ! Surtout que c’est mon projet.

J’ai hâte de voir justement si ça s’adapte si bien que ça. Je pense que oui, mais bon, je peux me planter, je vais être réalisateur. Donc, si ça ne marche pas, ce sera de ma faute ! (rires)

K : Et donc, une diffusion au Québec, dans les espaces francophones, en Europe peut-être ?

F D : En fait l’objectif est de mettre ça sur internet, d’avoir un site sur Burquette. Ces capsules-là seront diffusées uniquement sur internet, donc disponibles partout dans le monde.

K : D’accord ! C’est drôlement bien ! En plus, vous allez vous charger de tout, vous ne sous-traitez pas ailleurs dans le monde (genre une animation réalisée par des enfants)

F D : (rires) Non, ça va être fait au Québec au complet. Deux producteurs sont impliqués dans cette aventure.

K : Donc vous allez mettre en place un site entièrement dédié à ce projet ?

F D : Oui. Chaque semaine je vais faire un strip original qui pourra être inspiré de l’actualité du moment  et il va y avoir aussi des prestations live où je vais faire des dessins en direct sur internet.

Il va probablement y avoir aussi un blog d’Alberte ou un truc dans le genre. Et une page Facebook aussi.

K : Alberte va nous faire part de ses états d’âme ?

F D : C’est ça, mais aussi son père et les autres personnages.

K : J’aurais envie de rebondir un peu sur l’actualité que tu nous as livrée, sur le site internet, parce que dans le tome 2 tu portes un regard assez cinglant sur internet et les forums.

Parmi toutes les réflexions intéressantes, on a retenu la remarque de Kader qui dit « c’est comme si on engageait quelqu’un pour être en colère à sa place » à propos des gens qui se lâchent sur les forums sous couvert de pseudonyme.

F D : Oui, c’est à cause de cette espèce de façon de faire que tout est anonyme. Tout fonctionne par surnoms, c’est le phénomène des trolls. Vous avez ça ici aussi ?

C’est un truc sur internet qui m’énerve profondément. C’est une super belle plateforme, justement, pour réfléchir et réagir, mais parfois t’en as qui profitent du fait qu’on ne signe pas pour envoyer des tonnes et des tonnes de fiel et de conneries. Même pour des opinions qui sont contraires aux miennes ça ne me dérange pas mais le manque de civilité c’est quelque chose qui me fait assez ch….

K : Quelle interaction avec ton public vas-tu mettre en place sur le site de l’adaptation de Burquette ?

F D : On est encore un peu en train de planifier, mais c’est sûr qu’on recherche le plus d’interaction possible.

Déjà, les strips originaux dont je parlais, quand je vais faire du dessin en direct. On aura un genre de petit jeu où les gens pourront essayer de deviner ce que je suis en train de dessiner.

On va aussi demander 6 fois par année aux internautes de nous donner des anecdotes en rapport avec un moment de l’année. Ça peut être Noël ou la St-Valentin. Et moi je vais créer un strip de Burquette en fonction d’une anecdote qui aura été choisie.

Via le blog, j’imagine qu’on va avoir un système de commentaires où Alberte, son père ou ses amis, pourront réagir. Les gens pourront écrire à ces personnages-là et les personnages pourront réagir. Alberte a une page Facebook en ce moment et c’est un peu ce que je fais : elle dit des trucs et les internautes réagissent. Même moi des fois je m’engueule avec Alberte (rires).

K : Je vois que tout ton planning à venir, c’est sur Alberte et sa famille. Est-ce que tu n’as pas envie d’aller voir d’autres projets, de développer autre chose ?

F D : Pour la prochaine année et demie, c’est sûr que je vais être beaucoup là-dedans, parce que l’animation c’est super long. Mais j’essaie quand même de pousser d’autres projets. J’aime bien faire des strips mais j’aimerais voir pour faire des histoires plus longues.

Là j’ai un livre en cours avec un autre auteur de Québec qui s’appelle Pierre Bouchard. Il devrait sortir peut-être au printemps 2011.

C’est sûr que je veux essayer de me sortir un peu de Burquette, mais c’est un processus qui est assez long.

K : C’est toi qui veux absolument développer ça, ou tu es rattrapé par le succès du phénomène et tu veux en donner plus aux gens qui aiment ça ?

F D : Ben oui, je suis surpris par le succès du truc. Mais en même temps, être capable de vivre de mes projets c’est quelque chose qui me tient beaucoup à cœur, donc c’est sûr que je vais pousser tant que je peux.

Pour internet, c’est un peu ça : essayer de prolonger la vie de burquette et de le faire découvrir à des gens qui ne lisent pas forcément de bande dessinée.

Et puis ça va me permettre pendant un an et demi de travailler sur un projet personnel. Et ça, c’est quelque chose d’assez précieux.

K : T’as pas peur d’être lassé à terme, de travailler toujours sur la même histoire, les mêmes personnages ?

F D : C’est sûr que là je vais sûrement en avoir ras la casquette de parler de burqa, donc si jamais je prépare un tome 3, je ne le commencerai sûrement pas cette année.

Mais c’est sûr qu’à un moment donné il va falloir que je lâche cette histoire-là pour me concentrer sur autre chose. En Septembre-Octobre, je vais revenir à Bordeaux pour une résidence de deux mois, pour travailler sur un projet de BD. Enfin je pensais travailler sur le tome 3, mais je ne sais pas encore si je vais faire que du tome 3 d’Alberte.

K : Dans un studio à Bordeaux ?

F D : dans un atelier, oui (ndK : lors de ma dédicace privée, Francis m’a confié qu’il allait rejoindre notamment Laureline MATIUSSI, une de ses très bonnes amies.)

K : Tu lis de la BD, toi-même ? Quels sont tes derniers coups de cœur ou tes auteurs fétiches ? Plutôt de la franco, du comics, du manga ?

F D : En fait, j’ai lu beaucoup de québécois. Au Québec ces dernières années il s’est vraiment publié beaucoup de choses super bien. Je me suis procuré beaucoup d’albums de compatriotes, comme Pascal Girard, un truc publié par les 400 coups qui s’appelle « Pour en finir avec Novembre », qui parle de la crise d’Octobre et qui est super bien !

K : Jimmy Beaulieu commence à bien marcher en France. Il est même sélectionné à Angoulême cette année (ndK : pour Comédie Sentimentale pornographique chez Delcourt). Tu attends quoi , toi, d’Angoulême ?

F D : Surtout rencontrer d’autres auteurs. Oui, surtout ça. Et puis signaler mon existence ! (rires)

K : Tu ne nous as toujours pas dit ce que tu avais lu dernièrement qui t’avait marqué ! C’est de la BD canadienne, du coup, québécoise ?

F D : Non mais ça compte pas ! (rires)

K : C’est pas que ça compte pas, c’est juste que ça a du mal à toucher nos côtes ! (rires). Je ne suis encore jamais allé au Canada mais quand on me parle du marché de la BD canadienne, j’imagine surtout de l’importation de comics américains.

F D : En fait la BD québécoise est un peu prise dans l’étau entre la franco-belge, l’américaine et puis le manga. Faut se débattre un peu au travers de ça, mais le public est de plus en plus ouvert aux créations du Québec. C’est beaucoup plus encourageant que ça ne l’était. On est dans une belle période en ce moment, au Québec, pour la bande dessinée.

Sinon, j’ai eu un gros coup de cœur pour « La volupté » de Blutch. J’aime beaucoup toute cette bande de l’Association. Mathieu Sapin j’aime beaucoup. J’ai aussi lu le truc sur Gainsbourg.

K : En France, quand les mangas ont commencé à avoir une grosse part du marché, il y a pas mal d’auteurs qui se sont dit qu’ils allaient tous se faire « mettre à la porte ». Comment a été perçue au Québec cette arrivée des mangas ?

F D : Il y a un truc qui est assez positif avec les mangas, c’est que ça a amené les filles à lire de la bande dessinée. Certains mangas sont très très spécialisés dans leur façon de pêcher leur public, ils font des mangas vraiment pour les filles.

Il y a plein de filles qui se sont mises à lire de la bande dessinée, ce qui n’était pas nécessairement le cas avant. La BD était beaucoup un truc de gars, malheureusement, mais maintenant ça change un peu.

Pour le reste, au niveau graphique c’est vrai qu’il y a beaucoup d’auteurs qui sont influencés par les manga mais qui les réadaptent à leur sauce, comme Michel Falardeau, par exemple, avec Mertownville, que j’ai lu et que j’ai beaucoup aimé. Il a une certaine base manga, mais il fait un truc qui n’est quand même pas un manga pur et dur, qu’il a adapté à son trait.

Pour le reste ça ne change pas grand-chose, parce que comme je le disais, il y a déjà beaucoup de comics américains, de franco-belge, on rajoute juste beaucoup de japonais ! (rires).

Ce qui a changé, c’est que maintenant il y a plus de gens qui sont intéressés à lire de la québécoise. C’est ça la vraie nouveauté en fait !

K : Comment expliques-tu  ce développement de la québécoise, justement ? Parce que tu nous as dit au début que quand tu voulais te lancer, il n’y avait rien et que donc tu t’étais tourné vers l’animation. Là tu nous décris un monde de la BD québécoise qui est riche, vivant.

F D : Qui est en effervescence, même, je dirais.

Premièrement le public qui lisait de la bande dessinée plus jeune vieillit. Et à force de dire que la bande dessinée n’est pas que pour les enfants, il y en a qui comprennent le message et qui continuent à en lire même en vieillissant. Et qui constatent que justement il y a beaucoup de bandes dessinées qui ne sont pas pour les enfants et qui valent bien des romans et bien des films.

Du coup pour les médias c’est la même chose, tu as des jeunes qui travaillent pour des maisons d’information, qui disent « ça serait bien de parler de bande dessinée », ce qui fait qu’on en parle un peu plus qu’avant. Ce n’est pas encore l’Eldorado, là, mais c’est un peu mieux que c’était.

Ce sont des jeunes qui sont dans la trentaine maintenant, qui travaillent, qui ont un pouvoir d’achat parce que faut quand même se les acheter les bandes dessinées. Le marché se développe tranquillement par un public qui vieillit.

K : Et qui suit.

F D : Et qui suit, oui, surtout (rires).

K : En tout cas merci beaucoup Francis pour cette belle rencontre. On te souhaite un excellent festival, un bon retour chez toi et beaucoup de courage pour cette année et demi à venir à travailler sur ta série animée.

(Juste après, pendant que Xavier allait enfin se coucher, j’ai eu droit à une séance personnelle de dédicace. Hé oui.)

Et si vous n’en avez pas eu assez et que vous voulez en plus le son, l’image et l’accent, vous pouvez retrouver l’interview réalisée la veille de la nôtre pour TV5 monde.

Nous tenons à remercier très chaleureusement Sarah et Élisabeth, des 400 coups, pour leur accueil et les efforts déployés pour qu’elle se passe dans les meilleures conditions. Et pour le petit cadeau qu’elles m’ont offert.

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