Et voilà, je me suis encore fait avoir. Je m’étais pourtant dit « sois raisonnable, lis les tranquillement, un ou deux par soir » en attaquant le premier volume. Ben oui, j’avais recommencé le premier volume, histoire de bien me remettre la série en tête et de vous en faire une chronique, vu que j’avais enfin rattrapé mon retard.
Et puis bon, je repose le 6e tome et il est 2 heures du matin et mes yeux m’indiquent que si je ne dors pas, eux vont dormir de leur côté. Et le lendemain, rebelote : impossible de lâcher les volumes avant d’avoir tourné la dernière page du dernier tome paru… Ca confine à la magie noire, ce truc !
Hé oui, Strangers in Paradise c’est comme ça : une fois qu’on est dedans, difficile de lâcher les volumes et de ne pas les enchaîner les uns après les autres ! Le tome 1 ne paie pourtant pas de mine : on y fait la connaissance de Francine (Peters) et Katchoo (Katina Choovanski), deux colocataires et meilleures amies du monde depuis le lycée.
Elles ne pourraient être plus différentes : Francine est une jeune femme de la classe moyenne, naïve, gaffeuse et le cœur sur la main. Katchoo, elle, a eu une jeunesse difficile et est une artiste révoltée, surtout contre les hommes qu’elle considère tous comme des porcs. Elle a un certain passif avec son beau-père à l’appui… Il faut dire que l’actuel petit ami de Francine, Freddie Femur, n’arrange pas le tableau : macho et grossier, Katchoo se demande bien ce que Francine peut lui trouver. Ah, et le fait que Katchoo soit amoureuse de Francine n’aide pas, évidemment.
Francine, qui s’est fait larguer par bon nombre de petits amis parce qu’elle est trop cœur d’artichaut, a en effet choisi de ne pas avoir de relations avec Freddie pendant un certain temps, histoire de voir s’il était sérieux. Mais sans lui en donner la raison. Du coup, Freddie lui met la pression… puis abandonne au moment où Francine allait lui céder ; Francine le retrouve donc dans les bras d’une de ses assistantes. C’est bien sûr le drame, Francine est effondrée et Katchoo décide de la venger, d’une manière expéditive qui va lui valoir un petit passage par le poste de police.
Alors, Strangers in Paradise (SiP), un comics de mœurs ? Oui et non. Parce que l’auteur, Terry Moore, est diabolique. Il s’amuse à distiller les révélations sur ses personnages et rapidement, l’histoire prend une toute autre dimension. Par exemple, lors de son passage au poste, on apprend que ce n’est pas la première fois que Katchoo a des démêlés avec la justice. Elle semble avoir un sombre passé, que même Francine ignore, et ce passé semble être sur le point de la rattraper.
C’est là, dès le début du tome 2 et pour les 13 tomes suivants, que SiP prend une toute autre dimension. En fait, c’est même là que le tour de force commence : Terry Moore parvient à mener de front une peinture psychologique détaillée de la relation quasi fusionnelle de Francine et de Katchoo et un véritable thriller politico-conspirationniste. Et il se paie en plus le luxe d’ajouter une foule de personnages secondaires (ou non, parfois !) tout en les dotant tous d’une vraie profondeur psychologique.
Bref, SiP est une œuvre dense, extrêmement attachante. Mais que ma chronique ne vous induise pas en erreur : Terry Moore ne parle pas ici d’amours lesbiennes. Non, cela va bien plus loin, il parle d’Amour, ce qui est bien plus risqué ! La poursuite du bonheur, trouver son âme sœur, se rendre compte qu’on a trouvé son âme sœur, que faire pour qu’une relation si unique fonctionne… autant de questions que nous pose Terry Moore entre deux tragédies et trois conspirations à l’échelle du pays.
SiP est en effet une œuvre plus que mature. On y parle couple, sexe, religion, meurtre, pouvoir, argent… et cela même sous les aspects les plus sales de toutes ces questions. Le passé de Katchoo est en effet dur, très dur, bien plus dur que bon nombre d’entre nous ne pourraient le supporter. Et pourtant, elle fait front, parce qu’elle a trouvé Francine. Malheureusement, la nature humaine étant ce qu’elle est, on ne peut toujours s’exprimer avec les mots justes et même deux âmes sœurs peuvent se disputer jusqu’à la rupture. Cela en devient même bluffant de voir à quel point Terry Moore est capable de camper des caractères féminins crédibles même si parfois extrêmes, alors qu’il est un homme !
D’autant que Terry Moore, scénariste ET dessinateur, maitrise totalement son propos ; il se permet même de varier les styles graphiques, voire les styles narratifs, alternant parfois la BD classique avec des passages illustrant des paroles de chansons ou même de véritables pages de texte sans illustration, façon roman. Et ça passe, sans aucun problème, ça ne rompt pas le rythme de la narration ; les changements de style graphique, eux, limités à quelques pages, apportent une certaine variété sans nuire à la cohérence globale de l’œuvre. Terry Moore se plait en plus à nous perdre dans des méandres d’histoires à tiroir dont il ne donne parfois la clé qu’un tome plus tard. Le procédé pourrait paraitre ennuyeux ou artificiel, et pourtant, quand on lit SiP, ça devient naturel. Ce qui ne nous empêche pas de nous faire prendre à chaque fois !
Alors oui, Terry Moore est un grand du monde du comics, un de ceux qu’il faut absolument avoir lu si on veut faire un panorama complet de ce que le comics a à nous offrir. D’autant que chaque tome est dense, très dense. Terry Moore est un auteur à textes et vous en aurez pour votre argent !
Pourtant, SiP a connu un parcours un peu chaotique en France : les trois premiers tomes parurent aux éditions Le Téméraire, avant que la série ne soit reprise chez Bulle Dog au 3e tome, avec un troisième tome chevauchant celui du Téméraire ! Puis, là encore Bulle Dog connut des heures sombres, avant que SiP ne refasse surface chez Kymera, cette fois pour de bon, puisqu’on en est au tome 15 chez eux et qu’ils rééditent les premiers tomes mis à jour au point de vue de la traduction ! En juin 2011, le tome 5 est ainsi paru, les tomes 6 et 7 devant paraître d’ici la fin de l’année. la boucle sera alors quasiment bouclée, puisque Kymera a édité SiP à partir du tome 8.
Vous l’aurez compris, SiP est pour moi une des œuvres majeures de la BD, toutes époques et tous styles confondus. Il ne s’agit même pas de snobisme, comme ces listes de romans « qu’il faut avoir lu » parfois données dans les magazines littéraires, non, il FAUT lire SiP parce que c’est excellent, un point c’est tout. Et c’est peut-être un des plus beaux compliments qu’on puisse faire à un auteur, vous ne croyez pas ?
NB : pour des raisons de cohérence, les illustrations choisies pour cette chronique sont toutes celles de l’édition Kymera. Cependant, les couvertures des autres éditions sont également superbes et peuvent facilement être trouvées sur le Net.
NB2 : Kymera a mis en ligne un site dédié à Strangers in Paradise, fort bien fait, que vous pouvez retrouver http://www.strangersinparadise-fr.com/
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